Heimdall, dieu nordique gardien de Bifröst : ce que disent les sources
Dans la Rígsþula, un dieu nommé Ríg, que la prose d’introduction identifie à Heimdall, se couche entre trois couples et engendre le premier esclave, le premier homme libre et le premier noble.
Heimdall est un dieu des Ases, la famille divine d’Odin et de Thor. Il garde Bifröst, le pont arc-en-ciel qui relie le ciel à la terre, voit très loin et entend le moindre bruit. Au début du Ragnarök, la bataille finale où dieux et géants s’entretuent, il doit sonner de son cor. Les strophes qui parlent de lui sont brèves, et plusieurs sont obscures ou abîmées.
Un veilleur qui ne dort pas
Sa demeure, Himinbjörg, se dresse là où Bifröst touche le ciel. De là, il guette l’arrivée des géants.
Snorri Sturluson, un lettré islandais qui met les mythes par écrit au XIIIe siècle, raconte dans son Edda que Heimdall n’a pas besoin de dormir. Il voit jusqu’aux confins du monde et entend l’herbe pousser. Snorri lui donne aussi un cheval, Gulltoppr, et note que la tête s’appelle « l’épée de Heimdall », une formule dont le sens reste obscur.
Dans le poème Grímnismál, Odin, déguisé et supplicié, énumère les demeures divines et dit que Heimdall boit de l’hydromel à Himinbjörg. Le second vers de cette strophe est abîmé dans les manuscrits. L’éditeur Henry Adams Bellows note que les éditions modernes y mêlent une bonne part de conjecture.
Dans la Þrymskviða, un géant a volé le marteau Mjöllnir et réclame Freyja en échange. Les dieux se réunissent, et Heimdall propose d’habiller Thor en mariée. La chercheuse Hilda Ellis Davidson voit dans une strophe de ce poème l’indice d’un lien avec les Vanes, l’autre famille divine, associée à la fertilité.
Neuf mères et plusieurs noms
Heimdall est le fils de neuf mères. Un poème de l’Edda, la Hyndluljóð, les nomme : Gjalp, Greip, Eistla, Eyrgjafa, Ulfrun, Angeyja, Imd, Atla et Jarnsaxa. Certains y reconnaissent les neuf filles d’Ægir, le dieu de la mer, qui seraient des vagues. L’hypothèse reste fragile, car aucun de ces noms ne figure parmi ceux des filles d’Ægir.
Ses surnoms sont nombreux. Hallinskiði garde un sens obscur, et plusieurs savants ont tenté de le déchiffrer. Gullintanni signifie « aux dents d’or ». Vindlér, ou Vindhlér, se comprend « celui qui protège du vent » ou « mer du vent ». On l’appelle aussi l’« Ase blanc », et la Rígsþula le nomme Ríg.
Un poème entier lui était consacré, le Heimdallargaldr, « l’incantation de Heimdall ». Il est perdu, et seuls deux vers en subsistent.
L’ouïe ou le cor : une strophe à deux lectures
La Völuspá, « la prophétie de la voyante », ouvre l’Edda poétique, un recueil de poèmes mythologiques fixé au XIIIe siècle à partir de traditions plus anciennes. La voyante y demande le silence aux « fils de Heimdall ». Cette façon de nommer les humains n’apparaît nulle part ailleurs. Certains savants y voient un écho de la Rígsþula.
Plus loin, elle évoque le hljóð de Heimdall. Ce mot veut dire ouïe ou cor, et les traductions se partagent. Le spécialiste Paul Schach rappelle que Snorri a sans doute confondu ce mot avec Gjallarhorn, le cor de Heimdall, et qu’aucun autre texte islandais n’emploie hljóð au sens de « cor ». Divers savants lisent donc « ouïe ».
Carolyne Larrington en tire une conséquence. Odin a laissé un œil au puits de Mímir, le gardien de la sagesse, pour acquérir le savoir. Heimdall aurait, de même, laissé son oreille dans le puits.
Quelques strophes plus loin, au moment du Ragnarök, la voyante le montre levant son cor et soufflant fort. Là encore, les manuscrits divergent, et les traductions aussi.
Ríg, père des trois classes
Dans la Rígsþula, Ríg voyage à trois reprises dans le Midgard, le monde des humains. Chaque fois, un couple d’une condition différente l’accueille, et il se couche entre les époux. Trois fils naissent de ces visites.
- Thrall, l’esclave, vient de la première maison.
- Karl, l’homme libre, vient de la deuxième.
- Jarl, le noble, vient de la troisième.
Les strophes ne nomment pas Heimdall. C’est la prose d’introduction du poème qui l’identifie à Ríg.
Heimdall contre Loki
Dans la Lokasenna, « la querelle de Loki », celui-ci surgit à un festin des dieux et les insulte un par un. Heimdall lui dit qu’il est ivre et a perdu la raison, et lui demande de se taire. Loki réplique que Heimdall a reçu en partage une vie haïssable, le dos toujours crotté, et qu’il doit veiller sans relâche sur les dieux.
Un autre récit les oppose pour Brísingamen, le collier de Freyja. Snorri cite à ce sujet un poème du skalde Úlfr Uggason, un poète de cour : les deux dieux se battent sous la forme de phoques, et Heimdall récupère le bijou. Ce poème n’est connu que par les fragments que cite Snorri.
Au Ragnarök, Snorri raconte que chacun tue l’autre. Des chercheurs lisent dans ce face-à-face l’ordre contre la subversion, une interprétation moderne que les textes ne formulent pas.
Attesté ou inventé ?
Les textes ne décrivent aucun emblème de Heimdall. Le cor, l’arc-en-ciel, les dents d’or et le cheval sont des traits du mythe. Quiconque songe à un tatouage les choisira comme image, sans pouvoir invoquer un signe ancien. La page sur le tatouage viking fait le tri entre les motifs attestés et ceux qui ne le sont pas.
Une trace vient pourtant d’ailleurs que de la littérature. En 2010, on a découvert à Saltfleetby, dans l’est de l’Angleterre, un fuseau en plomb, c’est-à-dire un petit disque servant de lest pour filer la laine. L’objet date des Xe-XIIe siècles, mais l’écriture a pu être ajoutée bien après sa fabrication. L’inscription est en futhark récent, l’alphabet de seize runes de l’époque viking. Elle semble former une formule magique qui demande l’aide d’Odin, de Heimdallr et de Þalfa, un nom proche de celui de Þjálfi, serviteur de Thor. Ce que cela dit de la religion de l’auteur est débattu, car invoquer ces dieux n’excluait pas d’être chrétien.
Le Heimdall de Marvel, créé en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby, reprend la garde du pont et les sens aigus, mais lui donne une sœur, Sif, qui est dans l’Edda l’épouse de Thor.
Questions fréquentes
Dans quels textes apparaît Heimdall ?
Dans l’Edda poétique, il figure dans la Völuspá, le Grímnismál, la Lokasenna, la Þrymskviða et la Rígsþula. Un sixième poème, Hrafnagaldr Óðins, le mentionne aussi. On le trouve également dans l’Edda de Snorri, dans la Heimskringla (les sagas des rois de Norvège de Snorri) et dans des poèmes de skaldes. L’inscription de Saltfleetby s’y ajoute.
Que supposent les chercheurs à son sujet ?
Plusieurs pistes coexistent. L’étymologie de son nom évoque un feu domestique, un « pilier du monde » ou « celui qui illumine le monde ». On l’a rapproché de Janus, le dieu romain des commencements. D’autres le relient aux Vanes, aux moutons, aux frontières ou aux vagues. Aucune de ces hypothèses ne fait l’unanimité.