Ragnarok : la fin du monde dans la Völuspá et l’Edda de Snorri
Dans la Völuspá, la fin du monde occupe les strophes 40 à 58, et le monde renaît dans les strophes 59 à 66, où les dieux retrouvent les pièces d’or de leur ancien jeu.
Le Ragnarök est la fin du monde que prédisent les textes nordiques : un hiver sans été, une bataille où presque tous les dieux meurent, un monde englouti, puis une terre neuve. Ces textes sont tardifs, et le sens même du mot reste discuté. Suivons le déroulé de la Völuspá et de Snorri, en séparant ce qui est attesté de ce que les savants débattent.
Deux textes, un poème et son héritier
La Völuspá (« la prophétie de la völva ») appartient à l’Edda poétique, un recueil de poèmes sur les dieux et les héros, conservé dans des manuscrits islandais du XIIIe siècle. La völva, une prophétesse, y raconte à Odin le passé puis l’avenir du monde. Le poème a probablement été écrit après l’an mille, sans doute par un clerc islandais.
L’Edda de Snorri a été rédigée au XIIIe siècle par l’Islandais Snorri Sturluson, qui s’est inspiré de l’Edda poétique. Sa première partie, le Gylfaginning, traite du Ragnarök surtout à partir du chapitre 51.
Les signes : un hiver, trois coqs et un chien
À la strophe 40, la völva voit un membre de la race du loup Fenrir dévorer le Soleil, sans doute le loup Sköll. Les étés suivants restent sans lumière et les tempêtes font rage. C’est le Fimbulvetr, l’hiver de trois ans sans soleil.
Trois coqs chantent alors le début de la fin. Fjalarr crie dans les bois du pays des géants, tandis que le géant Eggthér joue gaiement de la harpe sur un tertre. Gullinkambi réveille les Ases, les dieux principaux, dans le Valhalla. Le troisième n’a pas de nom, il est couleur de suie et chante dans les halles de Hel, le royaume des morts.
Garmr, le chien de Hel, aboie de rage devant la grotte de Gnipahellir et rompt ses chaînes. Cette strophe 44 revient plus loin dans le poème, à l’identique, comme un refrain.
Les événements s’enchaînent ensuite. Heimdall souffle dans le Gjallarhorn, son cor, et Odin va consulter la tête de Mímir. Yggdrasill, l’arbre-monde, tremble. Fenrir se libère, et les flammes de Surt, un géant de feu, embrasent le monde.
Le géant Hrym arrive de l’est, son bouclier devant lui. Le serpent Jormungand se retourne de fureur et soulève les vagues. Un aigle lacère les cadavres, et le navire Naglfar se détache. C’est Loki, le dieu traître, qui le conduit.
La bataille : qui affronte qui
Surt avance depuis le sud, son épée plus brillante que le Soleil. Avec lui viennent les fils de Muspell, les géants de feu. Selon la Völuspá, « les hommes foulent le chemin de Hel et le ciel se crevasse ». Le Ragnarök place la bataille sur la plaine de Vígríd.
| Combattant | Adversaire | Issue | Où c’est dit |
|---|---|---|---|
| Odin | Fenrir | Odin meurt, avalé vivant par le loup | Völuspá, strophe 53 |
| Vidar, fils d’Odin | Fenrir | Il venge son père en frappant le loup au cœur | Völuspá |
| Thor | Jormungand | Il tue le serpent, puis meurt empoisonné par son venin après neuf pas | Völuspá |
| Freyr | Surt | Freyr meurt | Völuspá, strophe 53 |
Heimdall et Loki figurent aussi parmi les dieux qui périssent. Le récit du loup se lit à part dans la page sur Fenrir, celui du serpent sur la page de Jormungand. Pour Freyr, la Völuspá emploie l’expression « le brillant meurtrier de Beli ».
Après les combats, les hommes quittent leurs demeures et le Soleil devient noir. La terre coule dans la mer, les étoiles disparaissent, et les flammes montent jusqu’au ciel.
Le monde qui renaît
À partir de la strophe 59, la völva voit la terre sortir de l’eau et reverdir. Une cascade tombe d’une montagne, et un aigle y chasse le poisson. Les champs donnent sans qu’on sème.
Les Ases survivants se retrouvent à Iðavöllr, une plaine. Ils parlent de Jormungand, des grands événements du passé et des anciennes runes. Dans l’herbe, ils découvrent les pièces d’or du jeu auquel ils jouaient jadis, en des jours heureux. Baldr et Höd reviennent de chez Hel et vivent en paix.
Le dieu Hœnir choisit des baguettes de divination. Les fils de deux frères peuplent le monde, et la völva voit une halle couverte d’or à Gimlé, où l’on vivra dans la joie. Dans le récit du Ragnarök, Líf et Lífþrasir sont le seul couple humain survivant, appelé à repeupler la terre.
Ragnarök : destin des puissances ou crépuscule ?
Le mot vieux norrois se coupe en deux. Ragna est le génitif pluriel de regin, « les dieux, les puissances ». Le second élément, rök, a plusieurs sens, dont « origine », « cause » et « destin ». Rudolf Simek, spécialiste de la mythologie nordique, traduit l’ensemble par « destin final des puissances ».
Une autre forme existe, ragnarökkr, où røkkr signifie « crépuscule ». On la lit à la strophe 39 de la Lokasenna, un poème de l’Edda poétique, et chez Snorri. Beaucoup y voient une confusion tardive, car après 1200 environ deux voyelles se confondent en islandais. Haraldur Bernharðsson fait valoir au contraire que les deux formes sont proches par l’étymologie et par le sens. Il propose pour l’ensemble l’idée d’un « renouvellement de la puissance divine ». En 2007, il a aussi suggéré que la forme d’origine était rok, ce qui ouvre d’autres sens possibles.
Les poèmes disent aussi la fin autrement. Þá er regin deyja signifie « quand les dieux meurent » (Vafþrúðnismál). Regin þrjóta, « fin des dieux », se lit dans le Hyndluljóð. Snorri écrit þá er Muspellz-synir herja, « quand les fils de Muspell se mettent en marche » (Gylfaginning, chapitres 18 et 36).
L’expression « crépuscule des dieux » vient de Richard Wagner, qui titre ainsi en 1876 le dernier opéra de L’Anneau du Nibelung, Götterdämmerung. Elle repose sur la forme ragnarökkr.
Un récit païen ou retouché par des chrétiens ?
Les textes datent d’après la christianisation. De nombreux spécialistes pensent que des clercs ont mêlé à un fond plus ancien des images bibliques, celles de l’Apocalypse, dernier livre du Nouveau Testament, du millénarisme et de l’Ecclésiaste. D’autres relèvent des parallèles avec des récits indo-européens, ceux de peuples dont les langues viennent d’une même source. Une dernière hypothèse suppose que le poème garde le souvenir de catastrophes naturelles vues en Islande.
La strophe 65, présente dans la version du manuscrit Hauksbók, évoque un « puissant » qui gouverne tout et vient d’en haut. Beaucoup y voient un ajout chrétien.
Questions fréquentes
Le Ragnarök est-il la fin de tout ?
Non. Dans la Völuspá, les strophes 59 à 66 décrivent une terre qui sort de la mer, des dieux qui reviennent et des humains qui repeuplent le monde.
Que deviennent Odin et le Valhalla ?
Dans la Völuspá, Odin meurt face à Fenrir. Le détail de son rôle se lit sur la page [Odin](/dieux/odin/), celui de sa halle sur la page [Valhalla](/mythes/valhalla/).