Runes Ehwaz : le cheval du futhark, son poème et son sens moderne
Un seul poème ancien décrit la rune ᛖ, le poème runique anglo-saxon, et il y voit « une joie pour les princes ». Il ne dit rien de coopération ni de duo.
Ehwaz (ᛖ) est la dix-neuvième rune du futhark ancien, l’alphabet de 24 runes en usage du IIe au VIIIe siècle environ. Elle note le son [e] et son nom signifie « cheval ». Cette page sépare ce que disent les textes anciens de ce que les livres de divination y ont ajouté depuis.
Une rune entre Berkanan et Mannaz
Le futhark ancien se découpe en trois ætt, des familles de huit runes. Ehwaz appartient à la troisième, celle de Tiwaz. Elle suit Berkanan et précède Mannaz.
Son nom s’écrit *ehwaz, avec un astérisque. C’est la convention des linguistes pour une forme reconstruite, jamais lue telle quelle dans un texte. Elle appartient au proto-germanique, la langue ancêtre commune de l’anglais, de l’allemand et du norrois, dont rien n’a été écrit.
La reconstruction repose sur trois témoins. Le premier est gotique : un manuscrit conservé à Vienne, le Codex Vindobonensis 795, donne les lettres de l’alphabet gotique (celui d’un peuple germanique de l’est, bâti sur le grec) avec leurs noms, hérités des runes. La lettre du son [e] s’y appelle eyz, que les spécialistes lisent aiƕs, « cheval ». Le deuxième témoin est le vieux saxon ehu. Le troisième est l’anglo-saxon eh, nom que porte la rune dans le futhorc, l’alphabet runique des Anglo-Saxons.
Le mot appartient à une grande famille, celle des langues indo-européennes :
- le latin equus ;
- le gaulois epos ;
- le vieil irlandais ech ;
- le sanskrit aśva, langue ancienne de l’Inde.
L’origine du signe lui-même reste discutée. Selon les hypothèses, il a pu être inventé de toutes pièces ou emprunté au E latin ou au H grec.
Ce que dit le texte
Le poème runique anglo-saxon consacre une strophe courte à chaque rune du futhorc. Il a été édité et traduit en 1915 par Bruce Dickins. Voici la strophe de la rune eh :
« Le cheval est une joie pour les princes devant les guerriers, un coursier fier de ses sabots, quand les riches à cheval en discutent ; et il est toujours un réconfort pour ceux qui ne tiennent pas en place. »
La scène est précise. Des guerriers regardent un prince et sa monture, et des cavaliers fortunés commentent la bête. Le cheval est ici un objet de prestige et de conversation.
Le dernier vers change de ton, car il se tourne vers les agités. Le poème ne dit pas qui ils sont. On peut penser à ceux que le voyage ou l’impatience travaille, mais cette lecture reste une hypothèse. Aucun vers ne mentionne la confiance entre un cavalier et sa monture, ni un duo.
Pourquoi elle disparaît en Scandinavie
Le proto-germanique avait un système de voyelles instable. Deux sons voisins y coexistaient, le [e] d’Ehwaz et un son noté [ï], celui de la rune de l’if, Eihwaz (ᛇ). Peu à peu, l’écart entre les deux s’est effacé, et l’une des deux runes est devenue inutile.
En Scandinavie, l’alphabet s’est réduit. À partir du VIIIe siècle, le futhark récent, celui de l’époque viking, ne compte plus que 16 runes. Ni Ehwaz ni Eihwaz n’y figurent, et cet alphabet n’a pas de signe propre pour le son e. Les poèmes runiques norvégien et islandais, qui décrivent ces 16 runes, ne disent donc rien d’Ehwaz.
Les Anglo-Saxons ont gardé les deux runes. Ils ont toutefois donné une autre valeur à la rune de l’if, devenue Eoh et notant une diphtongue, un son composé de deux voyelles. Pour éviter la confusion avec elle, la rune du cheval s’écrit eh sans la diphtongue.
On lit parfois que le nom d’Ehwaz vient du vieux norrois, la langue des Scandinaves du Moyen Âge. Aucun nom norrois n’existe, puisque la rune n’a pas été conservée dans le futhark scandinave.
Attesté ou inventé ?
Les significations divinatoires que l’on attribue aujourd’hui aux runes datent du XXe siècle. Tacite, historien romain, décrit dans la Germanie (chapitre 10) un tirage de baguettes marquées de signes, sans dire que ce sont des runes. Rien dans ce passage ne permet d’en déduire un sens divinatoire pour Ehwaz. Pour cette rune, le partage se fait ainsi :
| Affirmation | Statut | Précision |
|---|---|---|
| Le nom signifie « cheval » | Reconstruit | Gotique, vieux saxon et anglo-saxon concordent |
| Le cheval, joie des princes et réconfort des inquiets | Attesté | Poème runique anglo-saxon |
| Un nom en vieux norrois | Inexistant | La rune n’est pas dans le futhark récent |
| Coopération, confiance, mouvement à deux | Moderne | Lecture de divination récente, absente du poème |
| Lien avec Sleipnir | Moderne | Aucun texte ancien ne l’établit |
Sleipnir, le cheval à huit pattes d’Odin, appartient bien aux mythes nordiques. Le rapprocher de la rune est une idée récente.
La lecture moderne en fait un outil de réflexion plus qu’une prédiction. Elle pose cette question : « Avec qui avancez-vous, et chacun tient-il son rôle ? » Imaginez que vous tiriez ᛖ un soir où vous hésitez à vous associer à un collègue pour un projet. La rune sert alors de prétexte pour vous interroger. Elle ne dit rien de l’avenir.
Ehwaz sur le site
Le tirage des runes affiche, pour chaque rune tirée, la strophe du poème runique médiéval correspondant. Pour ᛖ, ce sera celle de l’eh, la seule qui existe.
Pour écrire un prénom, le choix de l’alphabet compte. Dans le futhark ancien, le son e s’écrit ᛖ. Le futhark récent n’a pas de rune pour lui, et il faut en emprunter d’autres. Les deux alphabets sont expliqués sur la page alphabet runique, et l’outil écrire son prénom en runes suit les sons de votre prénom selon l’époque choisie.