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Vegvisir : origine, sens et vérité sur le « compas viking »

Le plus ancien vegvisir connu figure à la page 60 d’un recueil de signes magiques rassemblé à Akureyri en 1860 par Geir Vigfússon, près de huit siècles après la fin de l’âge des Vikings.

Le vegvisir est un signe magique islandais censé protéger celui qui le porte du mauvais temps et l’empêcher de se perdre. La culture populaire le range volontiers à l’âge des Vikings, que l’on date d’environ 793 à 1066, et l’appelle « compas viking ». Les manuscrits disent autre chose. Le signe n’est attesté que depuis le XIXe siècle, et aucun des trois textes qui le transmettent ne parle de boussole.

Le manuscrit de Huld, page 60

Geir Vigfússon (1813-1880) réunit à Akureyri, dans le nord de l’Islande, une collection de signes occultes. On l’appelle le manuscrit de Huld. Il porte la cote ÍB 383 4to et se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque nationale d’Islande, à Reykjavik.

À la page 60, une feuille montre un signe de forme carrée, donne son nom et ajoute une phrase. Autrement dit, le dessin s’inscrit dans un contour à angles droits, et non dans le cercle à huit rayons que l’on voit aujourd’hui sur les bijoux et les tatouages.

« Beri maður stafi essa á sér villist maður ekki í hríðum né vondo veðri ó ókunnugur sá »

Traduction : « Emportez ces bâtons avec vous et vous ne vous perdrez pas dans les tempêtes ou le mauvais temps, même dans un environnement inconnu. » Manuscrit de Huld, ÍB 383 4to, page 60

Le texte formule une seule promesse : ne pas s’égarer par gros temps, même en terrain inconnu. Il ne dit rien de la mer, ni d’un navire, ni d’un dieu.

Le nom : celui qui montre la route

Vegvísir se compose de deux mots islandais. Vegur veut dire « chemin, route ». Vísir dérive de vísa, « montrer, indiquer ». Le tout désigne ce qui indique la direction.

La même construction existe dans les langues voisines : vejviser en danois, vägvisare en suédois, Wegweiser en allemand. Ces mots signifient « panneau indicateur » et remontent au XVe siècle dans les langues scandinaves. Le panneau planté à un carrefour de randonnée est un vegvísir au sens littéral du mot.

Deux Galdrakver : le signe change, le texte aussi

Deux autres manuscrits du XIXe siècle donnent le vegvisir. Tous deux sont des Galdrakver, des « petits livres de magie », recueils de formules et de signes que chacun copiait pour son usage. Le premier est de la main d’Olgeir Geirsson, en 1868. Le second a un auteur inconnu.

Dans ces deux copies, le dessin et le texte diffèrent déjà de la version de Huld. Olgeir Geirsson écrit :

« Porte ce signe avec toi et tu ne te perdras pas dans les tempêtes, ni mourras dans le mauvais temps froid, et tu trouveras facilement ton chemin à partir de l’inconnu. »

Galdrakver d’Olgeir Geirsson, 1868

Le Galdrakver anonyme ajoute une condition de foi. Le signe vous servira « si vous croyez en Dieu et au nom de Jésus », et la notice s’achève par « Que Dieu me donne la chance et me bénisse au nom de Jésus ». Le chercheur Tomáš Vlasatý avance pour sa part que le signe a des racines chrétiennes. Cette proposition reste discutée, et les textes eux-mêmes ne permettent pas de la trancher.

Cette tonalité chrétienne n’a rien d’étonnant, puisque la Scandinavie est chrétienne depuis plus de huit cents ans à cette époque. Aucun de ces textes ne nomme un dieu nordique, et aucun n’explique les branches du signe.

Comment l’erreur du Galdrabók est née

On lit souvent que le vegvisir figure dans le Galdrabók, un grimoire islandais (un livre de formules magiques) daté d’environ 1600. Le manuscrit original ne le contient pas.

La confusion vient d’un livre. En 1989, Stephen Flowers, qui publie aussi sous le nom d’Edred Thorsson, fait paraître The Galdrabók: An Icelandic Grimoire. Il y mentionne le vegvisir dans une note, et non comme un signe du manuscrit. Dans une publication ultérieure, il renvoie d’ailleurs à l’essai d’Ólafur Davíðsson, « Isländische Zauberzeichen und Zauberbücher », paru en 1903.

Le dessin que montre Flowers est une copie assez vague de celui de Davíðsson. En route, le signe est devenu rond et certaines branches ont changé.

Attesté ou inventé ?

Ce que montrent les manuscrits et ce qui a été ajouté depuis
Ce qu’on lit souventCe que montrent les manuscritsStatut
Symbole de l’âge vikingAucune attestation connue avant 1860 (manuscrit de Huld)Moderne
Présent dans le Galdrabók vers 1600Absent du manuscrit ; simple note chez Flowers, 1989Confusion moderne
Cercle à huit branchesSigne carré à Huld ; forme ronde issue de la copie de Davíðsson, 1903Moderne
Protège des tempêtes et de l’égarementPromesse écrite à Huld et dans les deux GaldrakverAttesté (XIXe siècle)
Compas de navigationLes trois textes parlent de tempêtes, de froid et d’inconnu, sans navire ni boussoleModerne
Neuf mondes sur les branchesRien dans les manuscritsLecture néopaïenne

Neuf mondes, Odin : les lectures modernes

Les néopaïens, adeptes de mouvements modernes qui cherchent à faire revivre les religions d’avant le christianisme, proposent une lecture courante. Chacune des huit branches représenterait l’un des neuf mondes de la mythologie nordique. Midgard, le monde des humains, occuperait le centre, ce qui fait bien neuf.

Rien ne prouve cette lecture, et rien ne la réfute. Les manuscrits n’en disent pas un mot. Chacun y voit ce qu’il a envie d’y voir.

Un lien avec Odin est parfois avancé, mais aucun des trois textes ne le mentionne. La mémoire des dieux et des héros était pourtant vivante au XIXe siècle. Le poète Johan Sebastian Welhaven met en scène Thor et Sigurd, le tueur de Fafnir, dans son poème Aasgaardsreia, en 1845. Cela montre que les mythes circulaient encore, et le lien du signe avec eux reste très discuté.

Un signe parmi les galdrastafir

Le vegvisir appartient aux galdrastafir, les « bâtons magiques » islandais. Ces signes proviennent de grimoires du XVIIe siècle ou plus récents, et certains dérivent des runes, l’alphabet ancien des Scandinaves, le futhark. Leur usage est peut-être plus ancien que les manuscrits, mais aucun texte ne permet de le montrer.

En bref

  • Le plus ancien vegvisir connu date de 1860 (manuscrit de Huld, page 60), et le signe y est carré.
  • Deux Galdrakver du XIXe siècle le reprennent avec des variantes, dont une formule chrétienne.
  • Le Galdrabók ne le contient pas. La confusion vient d’une note de Flowers en 1989, qui s’appuie sur une copie de Davíðsson (1903) où le signe est devenu rond.
  • Le sens des huit branches, les neuf mondes et le lien avec Odin sont des lectures modernes.

Mise à jour le 18 octobre 2026. Qui est Maël ?