Eihwaz runes : sens de la rune ᛇ, nom, poème runique et usage moderne
En bref : ᛇ est la rune de l’if, treizième du futhark ancien. Son nom « eihwaz » est reconstruit, son son reste incertain, et un seul poème ancien, anglo-saxon, la décrit.
ᛇ est la treizième rune du futhark ancien, l’alphabet runique de 24 signes dont le nom vient de ses six premières lettres (f, u, þ, a, r, k). Elle note le nom d’un arbre, l’if. Un seul poème ancien la décrit, un poème anglo-saxon, et personne ne sait avec certitude quel son elle notait. Les sens d’endurance ou de protection qu’on lui prête aujourd’hui relèvent d’usages modernes.
Un nom reconstruit à partir de deux mots
Aucun manuscrit ni aucune pierre n’a transmis le nom « eihwaz ». Les linguistes l’ont reconstruit. Ils partent du proto-germanique, la langue commune, jamais écrite, dont descendent les langues germaniques. Les mots qu’on en restitue portent un astérisque, signe d’une forme reconstruite.
Pour « if », on en restitue deux. Le premier, *īhaz, est continué par le vieil anglais éoh et le vieux saxon îh. Le second, *īwaz, donne le vieil anglais íw, d’où l’anglais yew, et le vieux norrois yr. « Eihwaz » mélange les deux. En s’en tenant au vieil anglais, « Eihaz » serait plus juste.
Le nom qui figure dans un texte est donc éoh, celui que donne le poème anglo-saxon. Quant à *īwaz, c’est probablement un emprunt au celtique, un mot que les Germains auraient pris à leurs voisins celtes. Comparez le gaulois ivos, le breton ivin, le gallois ywen. Le français « if » appartient à cette parenté.
Certains sites font venir le nom d’un mot norrois eiðr. Le norrois dit pourtant yr pour l’if.
Un son que les spécialistes ne tranchent pas
Les spécialistes des runes s’accordent sur peu de choses. Le son était sans doute une voyelle antérieure, prononcée vers l’avant de la bouche, comme i ou é. Sa valeur exacte reste inconnue.
Dans les ouvrages, on la translittère, c’est-à-dire qu’on la note en lettre latine, par un ï. Cette convention vient de Wolfgang Krause. Elle reste arbitraire, puisque l’origine du signe est mal comprise. Voici les hypothèses les plus citées :
- Elmer Antonsen y voit une voyelle longue, entre a et è, disparue avant les plus anciennes inscriptions connues.
- Leo Connolly pense aussi à une voyelle perdue, mais plus fermée, proche du « ы » russe.
- Ottar Grønvik propose une consonne, le souffle du « ch » de l’allemand ich.
- Tineke Looijenga y lit une bindrune, deux runes fondues en un seul signe, ᛁ et ᛃ, pour un son proche de « yi » ou « iy ».
- Bengt Odenstedt suggère un signe tiré du Z ou du Y de l’alphabet latin classique.
Par son tracé, ᛇ ressemble à la variante moderne de Sowilo, et il ne faut pas les confondre.
Ce que dit le texte
Le poème runique anglo-saxon consacre une strophe à chaque rune de l’alphabet des Anglo-Saxons. Voici celle d’Éoh, dans la traduction française de Norrois, établie d’après le texte publié par Bruce Dickins dans Runic and Heroic Poems of the Old Teutonic Peoples (Cambridge University Press, 1915). Le texte vieil anglais en est le suivant :
Et sa traduction :
« L’if est un arbre à l’écorce rugueuse, dur et bien ancré dans la terre, soutenu par ses racines, gardien de la flamme et joie d’un domaine. »
Le poème décrit un arbre que l’on peut toucher : une écorce rugueuse, un bois dur, des racines qui tiennent. Puis il passe à deux images moins claires. Pourquoi l’if « garde » la flamme, il ne le dit pas. Le mot rendu par « domaine », eþel en vieil anglais, peut désigner la terre natale, mais aussi le patrimoine, la propriété ou la demeure des ancêtres. Le sens exact du dernier vers reste donc ouvert.
Où on la trouve
Dans l’ordre du futhark ancien, la rune vient après Jera et avant Perþō. Elle est la cinquième de la « famille » de Hagalaz, un groupe de runes qui porte le nom de la première.
Puis elle disparaît. À partir du VIIIe siècle, les Scandinaves ramènent leur alphabet de 24 à 16 runes, le futhark récent, et Eihwaz n’y figure plus. Aucun nom norrois n’est attesté pour cette rune du futhark ancien. Les poèmes runiques norvégien et islandais, qui décrivent seulement ces 16 runes, ne lui consacrent aucune strophe. Pour comparer les deux alphabets, la page sur l’alphabet runique les met côte à côte.
Les Anglo-Saxons, eux, la gardent dans leur futhorc, l’alphabet runique de l’Angleterre ancienne. Leurs inscriptions sont rares, un peu plus d’une cinquantaine contre des milliers en Scandinavie. On y voit pourtant la rune. Sur la pierre de Douvres, elle semble servir de voyelle dans jïslheard. Sur la croix de Ruthwell, dans almeïttig, elle semble noter un souffle proche du « ch » allemand. Le signe pourrait donc avoir eu deux valeurs en Angleterre, voyelle et consonne, même si l’interprétation de ces exemples reste débattue.
Ce qui a été ajouté depuis
Beaucoup de présentations de cette rune mêlent ce que disent les textes et ce que des auteurs récents ont ajouté. Voici deux affirmations courantes, confrontées au poème.
| Affirmation | Ce que montre le texte | Origine |
|---|---|---|
| Eihwaz serait l’arbre du monde, Yggdrasil | Le poème anglo-saxon parle d’un if et ne le relie à aucun mythe. | Idée moderne |
| Rune d’endurance et de protection | Le poème dit seulement l’if dur, ancré, gardien de la flamme. | Livres de divination du XXe siècle |
Le sens d’endurance prolonge probablement l’image de l’arbre ancré dans la terre. Il date de la divination par les runes, une pratique du XXe siècle. Ces livres lisent aussi parfois la rune « renversée ». Or le signe ᛇ, retourné, donne le même dessin.
Dans le tirage du site
Le tirage des runes affiche, pour chaque rune tirée, la strophe correspondante des poèmes runiques médiévaux. Pour Eihwaz, seule existe celle du poème anglo-saxon. La divination par les runes est une pratique moderne, à prendre comme un outil de réflexion qui ne prédit rien.
Sources
- Wikipédia, « Eihwaz »
- Wikipédia, « Rune »
- Wikipedia, « Eihwaz »
- Bruce Dickins, Runic and Heroic Poems of the Old Teutonic Peoples, Cambridge University Press, 1915