Ce que « signifier » veut dire pour une rune
Une rune est d’abord un signe d’écriture, gravé dans le bois ou la pierre. Elle note un son, comme une lettre. Elle porte aussi un nom qui commence presque toujours par ce son, un peu comme on épelle « B comme Bordeaux » au téléphone. La lettre þ se prononce comme le « th » de l’anglais thing.
Ces noms nous sont connus par les poèmes runiques, des textes du Moyen Âge qui consacrent une courte strophe à chaque rune. Il en existe trois : un islandais, un norvégien et un anglo-saxon, composé en Angleterre. Les deux premiers couvrent les seize runes des Vikings.
Des 24 runes aux 16 runes
Avant les Vikings, les runes forment le futhark ancien, un alphabet de vingt-quatre signes. La plus ancienne inscription retrouvée date du Ier ou du IIe siècle. Il n’en reste qu’environ 350, ce qui laisse penser que cet alphabet restait aux mains d’une élite lettrée.
Entre 650 et 800 environ, les graveurs mêlent anciennes et nouvelles runes. Les pierres de Björketorp et de Stentoften, vers 650, en portent la trace. Celles de Snoldelev et de Rök, vers 800, aussi. À la fin du VIIIe siècle, la réduction à seize runes est achevée.
Cette réduction coïncide avec une transformation de la langue. Le proto-norrois, parlé en Scandinavie à l’époque des premières inscriptions, évolue en vieux norrois, la langue des Vikings et des sagas. Elle gagne des sons alors que l’alphabet perd des signes. Les historiens relient les deux phénomènes, mais l’évolution des sons n’explique pas à elle seule la réduction des signes. Plusieurs sons se partagent désormais une même rune, par exemple k et g, ou t et d.
Une coutume complique la lecture : on évite d’écrire deux fois la même rune de suite. La différence entre voyelle courte et voyelle longue disparaît donc à l’écrit. La même rune peut pourtant se répéter si elle note deux sons différents. Le nom Gunvor s’écrit ainsi kunuur, ᚴᚢᚾᚢᚢᚱ : le g devient k, et la rune ᚢ note successivement le v et l’o.
Les seize noms conservés dans les poèmes
Voici les seize runes avec leur nom norrois, dans l’ordre du futhark récent. Plusieurs ont une variante, courte ou longue, que le tableau ne détaille pas.
| Rune | Nom | Sens |
|---|---|---|
| ᚠ | fé | richesse |
| ᚢ | úr | pluie |
| ᚦ | þurs | géant (jötunn) |
| ᚬ | áss | un dieu |
| ᚱ | reið | chevaucher |
| ᚴ | kaun | ulcère |
| ᚼ | hagall | grêle |
| ᚾ | nauðr | besoin |
| ᛁ | íss | glace |
| ᛅ | ár | abondance |
| ᛋ | sól | soleil |
| ᛏ | Týr | le dieu Týr |
| ᛒ | bjǫrk | bouleau |
| ᛘ | maðr | homme |
| ᛚ | lǫgr | mer |
| ᛦ | ýr | if |
Quatre noms touchent à la mythologie : áss, un dieu, þurs, un géant, sól, le soleil personnifié en divinité, et Týr, un dieu. Les douze autres relèvent de la vie courante : la grêle, la glace, la mer, le bouleau, l’if, le besoin, l’ulcère.
Presque tous ces noms prolongent ceux du futhark ancien, comme le montre la comparaison avec le poème anglo-saxon. Trois font exception. Ýr reprend le nom d’une autre rune, Eihwaz. Pour þurs et kaun, les traditions divergent : là où les poèmes scandinaves disent « géant » et « ulcère », le poème anglo-saxon dit « épine » et « torche ».
À quoi servaient les runes
Les Vikings dressaient des pierres runiques, des blocs portant une inscription, souvent en mémoire d’un proche. Leurs graveurs y écrivent parfois des notes presque familières. Les décomptes varient de 3 000 à 6 000 pierres conservées, ce qui montre une écriture largement répandue.
Deux versions du futhark récent coexistent. Les runes à longues branches, dites danoises, ont des traits complets. Les runes à branches courtes, suédoises et norvégiennes, ont des formes simplifiées : neuf sont des variantes des précédentes, sept sont identiques. Une opinion répandue veut que les premières aient servi à graver la pierre et les secondes à tracer des messages courants, privés ou officiels, sur bois. L’origine de cette différence a longtemps été débattue, et cette explication fonctionnelle reste discutée.
Les bâtons de Bergen, en Norvège, montrent l’usage du quotidien. Ils portent des runes médiévales, issues du futhark récent et employées jusqu’au XIVe siècle, donc après l’âge des Vikings. Elles ajoutent des variantes pointées, comme ᛑ pour d et ᛐ pour t. Elles vivent côte à côte avec l’alphabet latin, et certaines inscriptions sont même rédigées en latin.
Pouvoir, protection, choix d’une rune
Parmi les seize noms, aucun ne veut dire « protection » ni « pouvoir ». Nauðr, « besoin », et kaun, « ulcère », désignent des maux. Fé, « richesse », et ár, « abondance », désignent des biens. Ce sont des mots de la langue. Des inscriptions runiques à dimension magique existent, mais elles ne justifient pas les sens standardisés de type « rune de protection » que diffusent les listes modernes.
Ces listes citent souvent Algiz. Cette rune appartient au futhark ancien. Dans l’alphabet viking, son signe devient ᛦ, mais il porte le nom ýr, « if ». Sa fiche, Algiz, détaille cette histoire.
Pour choisir une rune, partez de son nom et de sa strophe. Si vous préparez un tatouage, lisez d’abord le nom norrois : il dit ce que le signe voulait dire. Beaucoup de motifs vendus comme « vikings » viennent du futhark ancien. Gebo, Wunjo, Dagaz ou Ehwaz n’existent pas sous cette forme dans l’alphabet de l’époque, dont les seize runes se partagent plusieurs sons.
Si vous tirez une rune par curiosité, le tirage commenté affiche la strophe des poèmes runiques médiévaux et se présente comme un outil de réflexion, jamais comme une prédiction. Pour voir votre prénom en runes, l’outil d’écriture en runes suit sa prononciation, et le résultat change selon l’alphabet choisi.