Un mot qui veut dire « corde »
Le mot vient du proto-germanique *saiðaz, de la famille des termes désignant le lien, la corde. L’allemand Saite, la corde d’un instrument, en est un cousin. Un vers de la Ragnarsdrápa, poème de scalde, emploie seiðr dans ce sens de corde. Comment on passe de la corde à la magie, personne ne le sait avec certitude. Certains linguistes rapprochent le cas du latin fascinum (l’envoûtement), où la magie se dit aussi à partir de ce qui lie. D’autres pensent à la quenouille, qui file des « charmes », ce qui expliquerait le bâton des praticiennes. Dans tous les cas, le fil renvoie aux Nornes, les divinités du destin, qui filent, mesurent et coupent la vie de chacun.
Quelques mots reviennent sans cesse dans les textes :
Völva (pluriel völur), la prophétesse. Le mot viendrait de vǫlr, « quenouille ». Seiðkona et seiðmaðr (pluriel seiðmenn), la femme et l’homme qui pratiquent le seiðr. Spá, la prophétie. Une spákona est une femme qui se limite à prédire l’avenir. Seiðstafr, le « bâton de seiðr », attribut de la völva que l’on rapproche aussi de Freyja.
La séance de la völva Þórbjörg, pas à pas
La description la plus détaillée figure dans la saga d’Erik le Rouge, écrite au XIIIe siècle. Au Groenland, une völva nommée Þórbjörg, surnommée Lítilvölva, porte un manteau bleu et une coiffe de peau d’agneau noir bordée d’hermine blanche, et tient un bâton, le seiðstafr. Chez ses hôtes, tout se déroule dans un ordre précis :
- La maison est nettoyée de fond en comble avant son arrivée.
- Le grand siège, d’ordinaire réservé au maître de maison ou à sa femme, reçoit des coussins.
- La maisonnée la salue avec déférence et la conduit au haut siège.
- On lui sert un repas préparé pour elle seule, un porridge de céréales au lait de chèvre et un ragoût fait avec le cœur d’un représentant de chaque animal de la maison. Elle le mange avec une cuillère de cuivre et un couteau épointé.
- Elle passe la nuit sur place.
- Le lendemain, on construit une plate-forme pour la séance. Des jeunes femmes s’assoient autour d’elle et chantent un chant destiné à appeler les puissances avec lesquelles elle veut communiquer.
Le texte n’explique ni le ragoût de cœurs ni la cuillère de cuivre. Il ne parle ni de tambour ni de plante hallucinogène, et les « herbes psychoactives » ou les tambours que l’on lit ailleurs sont des suppositions modernes.
Freyja, Odin et l’Ynglinga saga
Pour savoir qui a appris quoi à qui, il faut lire Snorri Sturluson. Dans l’Ynglinga saga (vers 1225), il distingue deux familles de dieux : les Ases (Odin, Thor) et les Vanes (dont Njörðr et Freyja). Les dieux nordiques ne se réduisent pas à cette division, mais elle sert ici de repère.
Le seiðr est donc d’origine vane, et Freyja en est l’initiatrice. Parmi les Ases, les textes conservés ne présentent qu’Odin comme un maître du seiðr. Snorri range sous ce nom à la fois la divination et la magie qui agit sur autrui. Il attribue à Odin d’autres pouvoirs de ce genre, comme envoyer son esprit au loin. La Lokasenna, poème où Loki accable les dieux d’insultes, lui reproche d’avoir pratiqué le seiðr, geste que Loki juge indigne d’un homme.
Le tableau n’est pourtant pas uniforme. Dans la Völuspá, « la prophétie de la völva », Odin ne pratique pas lui-même. Il vient interroger une prophétesse, et c’est elle qui parle. Le mot seiðr y apparaît à propos d’un personnage nommé Heiðr, que la tradition associe à Freyja et qui pourrait être la völva elle-même. Le lien entre cette prophétesse et les Nornes reste très net. On trouvera le contexte de ces poèmes dans la page sur l’Edda.
Les hommes et l’ergi : pourquoi le seiðr gênait
Le seiðr est surtout affaire de femmes, mais les textes connaissent des seiðmenn. Pour eux, la pratique pose un problème moral. Elle touche à l’ergi, notion qui recouvre la non-virilité et qui constitue une insulte très grave. Selon Snorri, dans la même Ynglinga saga, la pratique rend celui qui s’y livre faible et vulnérable. Elle était donc honteuse pour un homme. Dans la Vatnsdœla saga (chapitre 19), le fait d’être fjölkunnigr, « savant en magie », figure parmi les actes honteux reprochés à Hrolleifr.
Les sagas royales vont plus loin. Dans l’histoire du roi Harald à la Belle Chevelure, que Snorri a insérée dans la Heimskringla, le roi fait brûler son propre fils Rögnvaldr Rettilbeini, un seiðmaðr, avec quatre-vingts de ses compagnons dans une hutte. L’archéologue Neil Price résume la position du seiðr en disant qu’il se situait « sur l’une des frontières morales et psychologiques de la société ». Reste une question ouverte. Tous ces textes datent de l’époque chrétienne, et on ignore dans quelle mesure ce mépris existait déjà avant la conversion.
Divination, malédiction et loi
Les sagas montrent le seiðr servir à connaître l’avenir, comme chez Þórbjörg, mais aussi à agir. Dans la Vatnsdœla saga (chapitre 44), la spákona Þórdís prête son manteau noir et son bâton. On s’en sert pour frapper un homme trois fois sur la joue gauche afin qu’il oublie, puis trois fois sur la droite afin qu’il se souvienne. Le Landnámabók, livre de la colonisation de l’Islande, raconte que la völva Þuríðr Sundafyllir a rempli un fjord de poissons pour conjurer une famine. Les mêmes pouvoirs peuvent aussi servir à maudire un ennemi.
Une loi islandaise du XIIIe siècle désigne le seiðr par le mot útiseta, la veillée nocturne en plein air « pour réveiller les trolls et pratiquer des rituels païens », et le punit de mort. Sur les trolls de cette formule, une page est consacrée à ces êtres.
Avant les sagas : les prophétesses des Germains
Des femmes qui disent l’avenir apparaissent chez les Germains bien avant l’Islande, mais aucun de ces textes n’emploie le mot seiðr. César raconte, dans la Guerre des Gaules (I, 50), qu’à l’époque d’Arioviste (58 av. J.-C.) « c’était chez les Germains une coutume que les mères de famille décident, après avoir consulté les signes et rendu les oracles, s’il convenait ou non d’engager un combat ». Tacite, dans ses Histoires (IV, 61), parle de la prophétesse Veléda et note que les Germains prêtent aux femmes le don de prophétie. Rien ne prouve que ces pratiques soient la même chose que le seiðr des sagas, qui en est séparé par plus de mille ans.
Attesté ou inventé ? Chamanisme, transe et ateliers modernes
Le seiðr était-il du chamanisme, c’est-à-dire des voyages de l’esprit dans d’autres mondes ? Les chercheurs ne s’accordent pas. L’historien François-Xavier Dillmann, dans Les magiciens dans l’Islande ancienne, estime que le seiðr ne doit rien au chamanisme. D’autres savants y voient des voyages visionnaires.
| Thème | Ce que disent les textes | Ce qu’on en fait aujourd’hui |
|---|---|---|
| Sources | Sagas et poèmes écrits au XIIIe siècle, en Islande surtout | Pratiques nées au XXe siècle |
| Rituel | Haut siège, repas, plate-forme et chant de jeunes femmes (Þórbjörg) | Cercles et ateliers reconstitués à partir de ces textes |
| Instruments | Un bâton et un chant, ni tambour ni plante cités dans la saga d’Erik | Tambour et plantes souvent proposés dans les ateliers |
| Continuité | Interdit après la conversion, pratique en déclin | Tradition parfois présentée comme transmise, sans preuve |
Les pratiques actuelles relèvent des créations modernes. Au XXe siècle, des courants de l’ásatrú (« foi des Ases », religion néopaïenne qui se réclame des anciens dieux nordiques) et d’autres milieux néopaïens ont adopté des formes de seiðr. Des écrivaines américaines comme Diana Paxson ou Kari Tauring décrivent des traditions de völva reconstituées, et des chercheurs en pagan studies les étudient. Aucune tradition continue attestée ne les relie aux Vikings, et rien de ce qu’on y fait avec tambours ou offrandes n’est mentionné par la saga d’Erik.
Questions fréquentes
Le seiðr est-il de la magie noire ?
Les textes ne tracent pas cette frontière. Le mot qui qualifie le plus souvent ces praticiens, fjölkunnigr, signifie « dont le savoir est plein » et ne dit rien du bien ou du mal. Les sagas montrent un seiðr qui sert à connaître l’avenir, à conjurer une famine ou à maudire.
Les runes servaient-elles au seiðr ?
Les sources ne relient pas le seiðr aux runes. La magie runique relève du galdr, l’incantation chantée ou gravée, et une même personne pouvait maîtriser le seiðr, le spá et le galdr. La divination par les runes est une pratique moderne du XXe siècle. Tacite (Germanie, chapitre 10) décrit un tirage de baguettes marquées de signes, sans dire que ce sont des runes.
Peut-on pratiquer le seidr aujourd’hui ?
Rien ne l’interdit, et des groupes d’ásatrú le font. Devant un atelier, demandez sur quel texte repose chaque geste annoncé, car une transmission ininterrompue depuis les Vikings n’est attestée nulle part.