Une Asyne, un coffre et des pommes
Snorri Sturluson, l’Islandais qui a mis par écrit les mythes nordiques au XIIIe siècle, présente Idunn dans la Gylfaginning, la première partie de son Edda. Un roi déguisé en voyageur, Gangleri, y interroge Hár, « le Haut », sur les dieux, et celui-ci répond, au chapitre 26 :
« Sa femme s’appelle Idunn. Elle conserve dans son coffre les pommes auxquelles les dieux doivent goûter quand ils vieillissent : tous retrouvent alors la jeunesse, et il en ira ainsi jusqu’au Crépuscule des dieux. »
Le « Crépuscule des dieux » désigne le Ragnarök, la fin du monde des dieux. Le coffre est un eski, une boîte de bois de frêne qui servait à ranger des objets personnels. Les Ases vieillissent donc comme n’importe qui, et ce sont ces pommes qui les maintiennent en état jusqu’à la fin.
Gangleri remarque que les dieux dépendent beaucoup de la bonne foi et des soins d’Idunn. Son interlocuteur rit et répond que le malheur est passé tout près un jour. Il promet de raconter l’histoire, mais seulement après avoir énuméré d’autres dieux. Cette histoire se trouve un peu plus loin dans l’Edda, dans le Skáldskaparmál.
Peu de sources, et d’âges différents
Le Skáldskaparmál est la partie de l’Edda de Snorri consacrée au langage des poètes. Idunn y figure d’abord parmi huit Asynes assises sur leurs trônes lors d’un banquet offert au géant Ægir, puis dans le récit de son enlèvement, que Bragi raconte à Ægir. Selon la numérotation de certaines éditions, ce sont les chapitres 55 et 56.
L’autre texte principal est la Lokasenna, le poème où Loki insulte les dieux réunis chez Ægir. Un troisième poème, le Hrafnagaldr Óðins, la mentionne aussi, mais il est tardif et seules certaines éditions modernes de l’Edda poétique l’incluent.
L’enlèvement, dans l’ordre du texte
Un aigle, une perche et un serment
Bragi raconte que Loki, en voyage avec Odin et Hœnir, frappe d’une perche un aigle. La perche reste collée à l’oiseau, et Loki avec elle. L’aigle l’entraîne dans les airs, ses pieds cognent les pierres, le gravier et les arbres, et Loki, qui craint de se faire arracher les bras, hurle qu’il demande grâce. L’aigle est en réalité le géant Thjazi (Þjazi), dont la demeure s’appelle Thrymheim. Il pose sa condition : Loki doit jurer de lui livrer Idunn, avec ses pommes, hors des murs d’Ásgard.
Le bois et les pommes
Loki retrouve Odin et Hœnir, puis, au jour fixé, il attire Idunn dans un bois. Il lui dit qu’il a découvert des pommes qu’elle aimerait garder, et lui conseille d’apporter les siennes pour comparer. Thjazi arrive sous sa forme d’aigle, la saisit et l’emporte à Thrymheim.
Des dieux qui grisonnent
Sans Idunn, les Ases se mettent à grisonner et à vieillir vite. Ils tiennent un thing, une assemblée, où chacun cherche à se rappeler qui l’a vue en dernier. La réponse est qu’elle est sortie d’Ásgard avec Loki. On l’arrête, on l’amène au thing et on le menace de mort et de supplices.
Le plumage de faucon et la noix
Loki propose alors de chercher Idunn à Jötunheimr, le monde des géants, si Freyja lui prête son plumage de faucon. Elle accepte, et il s’envole vers le nord. Au bout d’un jour de vol, il arrive chez Thjazi et trouve la déesse seule, car le géant est parti en mer dans un bateau. Loki la transforme en noix, la serre dans ses griffes et repart aussi vite qu’il peut.
La mort de Thjazi
Thjazi rentre, constate la disparition d’Idunn, reprend sa forme d’aigle et s’élance à la poursuite de Loki. Les dieux voient arriver un faucon avec une noix, un grand aigle sur ses talons, et comprennent la situation. Le détail de la suite varie selon les traductions. Dans l’une, les dieux dressent un bûcher dans la cour d’Ásgard et l’allument à l’instant où Loki l’a dépassé, de sorte que l’aigle, incapable de freiner, traverse les flammes et s’écrase, plumes en feu. Dans l’autre, ils lancent sur l’oiseau des traits enflammés. Dans les deux cas, Thjazi tombe et les dieux le tuent. Idunn retrouve Ásgard, et les dieux reprennent leurs pommes.
La seule scène où Idunn parle
Dans la Lokasenna, Loki a insulté Bragi, qui répond par des menaces. Aux strophes 16 à 18, Idunn s’adresse à son mari et lui demande de ne pas menacer Loki dans la halle d’Ægir. Loki l’attaque aussitôt à la strophe 17 : il l’accuse d’avoir enlacé le meurtrier de son frère. Or aucun texte conservé ne connaît de frère à Idunn, ni de meurtrier, et il s’agit sans doute de l’allusion à un mythe qui ne nous est pas parvenu. À la strophe 18, elle répond qu’elle n’insultait pas Loki et cherchait seulement à calmer Bragi, « échauffé par la bière ». La déesse Gefjon prend ensuite la parole et le poème continue.
Attesté ou supposé
Le nom et la parenté elfique
Iðunn signifie probablement « celle qui rajeunit, qui renouvelle ». La première syllabe, ið-, serait apparentée au latin iterum et au grec éti, qui veulent dire « encore ». On a aussi proposé « toujours jeune ». Un rapprochement avec l’Éden biblique a été avancé, mais les spécialistes ne le retiennent généralement pas.
Au XIXe siècle, le philologue Jacob Grimm a suggéré que le nom pouvait se rattacher aux idisi, figures féminines surnaturelles du monde germanique, ce que les Scandinaves appelaient des dís. Grimm l’a formulé lui-même avec prudence.
Le Hrafnagaldr Óðins appelle Idunn une dís qui vit dans les vallées, issue des elfes, et l’une des « aînées d’Ivaldi ». Aucune autre source ne dit cela. Le nom, lui, était bien porté par des femmes : la Landnámabók, le livre des colons de l’Islande, cite deux Iðunn, dont une fille de colon, et situe l’usage du prénom dès l’époque païenne, au Xe siècle.
Les pommes avant le christianisme
À l’époque viking, le Nord ne connaît que des pommes sauvages, et les pommes douces n’arrivent qu’au Moyen Âge. La question se pose donc de savoir si les pommes d’Idunn viennent d’une image païenne. La découverte d’un seau de pommes sauvages dans le navire d’Oseberg rend l’idée plausible, sans la prouver.
L’historienne britannique Hilda Ellis Davidson a rapproché ces pommes d’une pratique rituelle supposée : des fruits et des noix ont été déposés dans des tombes anglo-saxonnes anciennes. Elle y voit un symbole de fertilité. C’est une hypothèse, que les textes nordiques ne confirment pas.
Les Hespérides et les pommes d’ailleurs
Le rôle d’Idunn rappelle celui des Hespérides, ces nymphes qui gardaient dans la mythologie grecque les pommes d’or d’Héra. Le thème de pommes qui donnent fertilité ou immortalité, et des convoitises qu’elles suscitent, revient dans d’autres mythologies indo-européennes. Certains spécialistes en concluent à une origine commune.
Questions fréquentes
Idunn est-elle une Vane ou une Asyne ?
Snorri la compte parmi les Asynes, assise parmi elles au banquet d’Ægir. Aucun texte ne la fait Vane. Hilda Ellis Davidson a pourtant relevé que, dans le poème Skírnismál (strophes 19 et 20), Skírnir offre onze pommes d’or à la géante Gerd pour le compte de Freyr, un Vane. Elle y voit un lien possible entre les pommes et les Vanes, hypothèse qui ne change pas le statut d’Idunn dans les sources.
Que se passe-t-il si les dieux n’ont plus de pommes ?
Le texte de Snorri décrit un vieillissement rapide et des cheveux gris, et rien de plus. Aucun dieu ne meurt dans cet épisode. Que les dieux finiraient par mourir de vieillesse sans les pommes est une déduction tirée de la phrase de Gylfaginning 26 : les pommes les maintiennent jeunes « jusqu’au Crépuscule des dieux ».
Idunn est-elle la même déesse que Freyja ?
Non. Dans l’Edda de Snorri, ce sont deux personnages, et Freyja prête même son plumage à Loki pour retrouver Idunn. La confusion vient surtout de Richard Wagner, dont la Freia de L’Or du Rhin mélange les deux déesses, ce qu’aucun texte ancien ne fait.