Runes Othala : le domaine hérité, le poème anglo-saxon et ce qu’on y a ajouté
Un seul poème runique médiéval, l’anglo-saxon, conserve la rune ᛟ : il la nomme éþel et en fait l’éloge d’une maison où règne une prospérité constante.
Othala (ᛟ) est la 24e et dernière rune du futhark ancien, le plus vieil alphabet runique, et elle note le son o. Son nom n’est attesté qu’en Angleterre, sous la forme éþel, mot qui désigne le bien et la terre reçus des siens. Ce que l’on lit aujourd’hui d’héritage et de foyer dans cette rune découle de ce mot. Les lectures magiques et les emblèmes politiques sont venus beaucoup plus tard.
Un nom attesté une seule fois
Le vieil anglais éþel (aussi écrit éðel) signifie propriété, héritage, terre natale. C’est le seul nom de cette rune que les textes anciens donnent. Les linguistes en ont tiré des formes reconstruites, *ōþala et *ōþila. Ce sont les mots qu’ils restituent pour le proto-germanique, la langue d’où descendent toutes les langues germaniques, qui n’a jamais été écrite. La comparaison s’appuie sur le vieux saxon ōthil (« foyer ») et le vieux haut allemand uodal (« bien transmis de génération en génération »). Elle s’appuie aussi sur le nom utal de la lettre gotique correspondante, noté dans un manuscrit du Xe siècle, le Codex Vindobonensis 795.
En Scandinavie, la rune n’a pas de nom attesté, puisqu’elle disparaît de l’alphabet. Le mot, lui, existait en vieux norrois : óðal. Il renvoie à un droit précis, le droit d’odal. Une terre tenue par une même famille pendant plusieurs générations ne pouvait pas être vendue à des étrangers. Cette règle protégeait aussi les droits d’héritage des filles face aux hommes extérieurs à la famille. Une partie de ces règles subsiste en Norvège sous le nom d’Odelsrett. Le droit d’udal des Shetland, des Orcades et de l’île de Man a la même origine. Le mot désigne donc un domaine qu’on ne marchande pas, qu’on reçoit et qu’on transmet.
Le son et la place dans le futhark
Le futhark ancien compte 24 runes et fut employé du IIe au VIIIe siècle. Le futhark récent, la version plus courte de l’époque viking, n’en garde que 16 ; vous trouverez la comparaison sur la page de l’alphabet runique. Othala ferme la troisième ætt, c’est-à-dire le troisième des trois groupes de huit runes qui découpent le futhark ancien. Ce groupe se rattache à Tiwaz, et Othala suit Dagaz. Elle note un o long.
On ignore d’où vient son dessin. Les chercheurs ont proposé l’oméga grec (Ω), qui lui ressemble beaucoup, ou des signes en « o » des alphabets étrusque et alpins, comme le vénète et le lépontique. Rien ne tranche.
Absente du futhark récent, la rune disparaît des inscriptions scandinaves vers le VIIIe siècle. En Angleterre, elle sert jusqu’au XIe siècle. Le son y a changé : elle y note un œ (un o prononcé comme le « eu » de « peu »), et le son o passe à une autre rune.
Ce que dit le texte
Un poème runique est un court poème qui passe les runes en revue, une strophe par rune, en nommant chacune et en la commentant. Celui des Anglo-Saxons date du VIIIe ou du IXe siècle. Il est connu par des copies d’un manuscrit du Xe siècle aujourd’hui perdu. Sa strophe d’éþel dit ceci :
« Le domaine est très cher à chacun, s’il peut y jouir dans sa maison de tout ce qui est juste et convenable, dans une prospérité constante. »
Le texte parle d’une maison, d’un bien et d’une aisance qui dure. Il ne mentionne ni ancêtre, ni dieu, ni magie.
Où on la trouve gravée
Elle figure dans des inscriptions parmi les plus anciennes du futhark ancien. La pierre de Hole, en Norvège, est datée entre 50 avant notre ère et 275 environ. Cette fourchette de plus de trois siècles montre à quel point la datation reste incertaine. Le rabot de Vimose, au Danemark, date d’entre 160 et 400, avec la même marge d’incertitude. Dans ces textes, ᛟ note simplement le son o.
Des chercheurs ont supposé qu’elle servait aussi d’idéogramme, c’est-à-dire d’un signe qui représente un mot entier plutôt qu’un son, ici oþal. Sur l’anneau de Pietroassa, elle désignerait le bijou comme trésor hérité. Sur le bout de fourreau de Thorsberg (entre 210 et 260), elle dirait que l’arme est un bien de famille de celui qui l’a gravée. Ce sont des hypothèses.
En Angleterre, l’emploi comme abréviation est établi. Les scribes écrivaient ᛟ pour le mot éþel dans des manuscrits de Beowulf, de Waldere et de la traduction en vieil anglais de l’historien Orose. Ils faisaient de même avec d’autres runes.
Attesté, moderne, récupéré
Attesté : le nom éþel, la strophe anglo-saxonne, les inscriptions, l’abréviation dans les manuscrits.
Moderne : la lecture divinatoire (héritage, foyer, ce qu’on transmet). Elle date du XXe siècle et prolonge le sens du mot sans venir d’un poème. Tacite décrit bien, dans la Germanie (chapitre 10), un tirage de baguettes marquées de signes, mais il ne dit pas que ce sont des runes. Un tirage se prend comme un outil de réflexion.
Récupéré : au début du XXe siècle, l’occultisme völkisch (un courant allemand et autrichien qui exaltait un peuple germanique mythifié, mêlé de racisme et d’antisémitisme) s’est emparé des runes. L’Autrichien Guido von List publia en 1908 un système de 18 « runes d’Armanen », des signes inventés à partir du futhark récent et de runes anglo-saxonnes. Dans les écrits de ce courant, Othala passe souvent pour une extension de la rune Os.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, une Othala munie d’un pied fut employée par la 7e division SS de volontaires de montagne Prinz Eugen et par la 23e division SS de volontaires néerlandais. Le RuSHA, Bureau pour la race et le peuplement des SS, l’utilisa lui aussi. Après guerre, le groupe néonazi Wiking-Jugend, fondé en Allemagne en 1952, a repris cette variante. Ces usages datent du XXe siècle. Ils n’ont aucun lien avec l’éþel du poème.
Des adeptes de l’Ásatrú, le renouveau moderne de la religion nordique dont les fidèles s’appellent asatruar, emploient aussi ᛟ, sans rapport avec le nazisme. Le signe seul ne dit donc rien de celui qui l’emploie. Il faut regarder qui s’en sert, quand et sous quelle forme.
Si ᛟ sort dans votre tirage, la strophe anglo-saxonne s’affiche à côté.
Questions fréquentes
Que veut dire Othala renversée dans un tirage ?
La position renversée, appelée merkstave, est une notion moderne. Aucun poème runique ne la mentionne et les strophes ne donnent qu’un seul sens. Certains usages actuels y lisent une tension avec les siens ou un héritage difficile à porter. Prenez cela comme une piste de réflexion.