Aller au contenu

Un troll : le mot, la créature nordique et ce qu’en disent les sources

Une femme-troll interpelle le poète Bragi Boddason dans une forêt, en pleine nuit : c’est l’un des rares récits anciens où un troll prend la parole, et le Skáldskaparmál de Snorri le rapporte.

Dans les textes nordiques du Moyen Âge, trǫll nomme des êtres très divers : géant, sorcière, esprit, fantôme, parfois guerrier. L’image du monstre solitaire des montagnes vient plus tard, du folklore. Le troll d’internet est un emprunt récent, dont l’origine est discutée. Les trois sont traités ici, dans cet ordre.

Le mot trǫll, du côté de la magie

Le vieux norrois, langue des textes scandinaves et islandais du Moyen Âge, écrit ce mot trǫll. Il se rattache au verbe trylla, qui signifie « rendre fou, remplir de furie », mais aussi « enchanter » ou « transformer en troll ». Selon le spécialiste Einar Ólafur Sveinsson, le mot désigne d’abord un être « possédant de la magie ou de sombres pouvoirs ».

Les textes norrois en tirent trollskapr, qui renvoie à la sorcellerie, aux pouvoirs magiques d’un troll, et tryllskr, « de la nature d’un troll ». Les langues scandinaves modernes gardent cette parenté : trolldom veut dire « sorcellerie » en suédois, trollkarl « sorcier ». L’allemand médiéval avait lui aussi trolle, « monstre fantôme, sorcière ». L’origine du mot reste inconnue. Plusieurs théories le rattachent à des racines très anciennes, mais aucune ne fait consensus.

Ce que les textes anciens appellent troll

Le vieux norrois possède plusieurs mots pour les êtres hostiles ou hors normes : jötunn (au pluriel jötnar), le géant ; þurs, un autre mot pour géant ; risi, un géant plus tardif. Ils se recoupent sans cesse avec trǫll. Selon l’historien de la littérature Ármann Jakobson, « troll » s’applique, d’un texte à l’autre, à un géant ou habitant des montagnes, à une sorcière, à une personne très forte, très grande ou très laide, à un esprit malveillant, à un fantôme, à un sanglier magique, à un démon, à un berserk. Les berserkers sont ces guerriers pris de fureur que racontent les sagas.

La chercheuse Lotte Motz a proposé d’y voir quatre classes d’êtres à l’origine distinctes : les seigneurs de la nature (jötunn), les magiciens mythiques (troll), les monstres hostiles (þurs) et les êtres héroïques et courtois (risi), ces derniers étant les plus récents. Ármann Jakobson juge cette théorie sans preuve convaincante. Pour situer le troll parmi les autres êtres hostiles, voyez les créatures de la mythologie nordique.

Le sens de « géant » est tardif. Sveinsson le date des XIe et XIIe siècles, avec le kenning trǫlls fákr, une périphrase poétique, littéralement « cheval de troll », associée à la géante Hyrrokin. Le mot devient ensuite synonyme de jötunn.

Les mentions les plus connues viennent de l’Edda de Snorri, rédigée à partir de 1220. Snorri raconte que Thor est allé à l’est combattre des trolls. Dans la Völuspá, le grand poème de l’Edda poétique qui raconte la création et la fin du monde, les strophes 40 et 41 donnent à l’un des rejetons du loup Fenrir la « forme d’un troll ».

Les sagas, ces récits en prose islandais, connaissent aussi des « femmes-trolls », le plus souvent des géantes, parfois des sorcières, parfois une fylgja, l’esprit qui accompagne une famille ou une personne. Elles connaissent aussi des demi-trolls, comme Thorir dans la saga de Grettir.

La scène la plus vivante reste celle de Bragi. Ce skalde, poète de cour scandinave, vécut au IXe siècle. Il traverse une forêt tard le soir quand une femme-troll, dont le texte ne donne pas le nom, lui demande sèchement qui il est, puis se décrit elle-même. Bragi répond en se présentant comme un poète habile, et la scène s’arrête là.

Sveinsson tire de ce flou une conclusion franche : chercher à décrire avec précision le troll de la mythologie n’a pas grand sens, tant les textes et les époques le dessinent différemment.

Du géant des mythes au monstre des montagnes

Les géants des mythes vivent à Jötunheimr, le monde des géants (voyez les neuf mondes). On y trouve des salles, des bijoux, des rois, et des filles attrayantes. Le troll du folklore est un autre personnage.

Le géant des mythes et le troll du folklore
Géant des mythesTroll du folklore
VieEn société, sous des roisSolitaire, ou en petite famille
LieuJötunheimr, avec salles et habitationsMontagnes isolées, forêts, cavernes
ApparenceVêtements, bijoux, filles attrayantesHaillons ou peaux de bêtes, laideur, taille démesurée
Époque des sourcesTextes médiévauxLégendes recueillies jusqu’au début du XXe siècle

Le folklore rassemble les récits transmis à l’oral en Norvège, en Suède, au Danemark et dans quelques régions voisines. La christianisation a donné du troll une image plus sombre, mais la croyance a duré jusqu’au XIXe siècle. Dans les contes, le troll est très vieux, très fort, lent d’esprit. Il peut dévorer des humains et se changer en pierre au soleil. Jusqu’au XXe siècle, l’origine de certains rochers isolés lui est attribuée : trolls figés par la lumière, ou blocs qu’ils ont lancés.

Deux croyances le tiennent à distance. La foudre le fait fuir, ce qui est peut-être un écho tardif du rôle de Thor, chasseur de géants. Les cloches des églises le chassent aussi, et les récits racontent des trolls qui détruisent une église en construction ou jettent des pierres sur une église finie. Le spécialiste John Lindow compare ces contes suédois au monstre Grendel du poème anglo-saxon Beowulf : ce qu’ils racontent avec le plus de soin, c’est le moment où les trolls sont chassés.

Le troll enlève aussi. La bergtagning, « prise par la montagne », désigne le rapt d’une personne emmenée sous terre. En Norvège, on distingue les grands trolls du huldrefolk, le « peuple caché », plus proche des humains. Selon Lindow, ce qui distingue le troll, c’est qu’il n’est pas chrétien et que ceux qui le croisent ne le connaissent pas.

Le troll d’internet

Vous lisez un forum, quelqu’un lance une phrase conçue pour déclencher une dispute, puis regarde la discussion s’enflammer. Voilà le troll d’internet. Le mot est un emprunt à l’argot anglais du web. Son usage pourrait remonter aux années 1980, et l’une des plus anciennes mentions connues serait un message de 1992 du groupe alt.folklore.urban sur Usenet, un ancien réseau de forums en ligne. À l’origine, il désigne plutôt une plaisanterie, où l’on s’amuse à berner les autres. Son sens s’élargit à partir des années 2010 aux messages provocateurs et offensants.

Son origine est débattue. Selon une première hypothèse, il vient de la créature scandinave. Selon la seconde, il vient du verbe anglais « to troll », la pêche à la traîne, qui consiste à tirer un leurre derrière un bateau en attendant qu’un poisson morde. Le sens figuré de « chercher à provoquer » est attesté vers 1972, dans l’aviation américaine, pendant la guerre du Viêt Nam. La parenté avec les trolls des montagnes reste donc possible, sans être établie.

Questions fréquentes

Comment traduit-on « troll » en français ?

Le mot est un emprunt. Il apparaît en français au début du XVIIe siècle, quand Pierre Le Loyer évoque des esprits norvégiens appelés « Trollen » ou « Drolles ». Pour l’internaute provocateur, on dit « troll » ou « trolleur », et « troller » pour le verbe. Le Petit Larousse illustré a retenu « troll » dans son édition 2017.

Mise à jour le 19 octobre 2026. Qui est Maël ?