Une fête de ferme norvégienne : la saga de Hákon
La description la plus détaillée figure dans la Hákonar saga góða, la saga de Hákon le Bon, l’un des récits de la Heimskringla, le grand recueil des sagas des rois de Norvège que Snorri Sturluson compose vers 1230. Hákon, roi de Norvège au Xe siècle, a été élevé en Angleterre et baptisé. Au chapitre 14, Snorri le met face aux paysans du Trøndelag, qui attendent de leur roi qu’il prenne part au sacrifice.
Chacun vient au sanctuaire avec sa bière et ses vivres, et l’on abat des bêtes, chevaux compris. Le sang, appelé hlaut, est recueilli dans des bols puis aspergé avec des rameaux sur les autels, sur les murs et sur les participants. La viande cuit dans des chaudrons posés sur des feux au milieu de la salle. Le maître de la fête bénit la corne à boire, qui circule autour du feu, ainsi que la viande.
Viennent alors les toasts. On boit d’abord à Odin, pour la victoire et la puissance du roi, puis à Njörd et à Freyr, pour de bonnes récoltes et la paix. Beaucoup boivent enfin à la mémoire de leurs parents défunts. Ce que l’on appelle une libation, un liquide offert à une puissance, prend ici la forme de toasts : on boit à leur nom.
Aux chapitres suivants, Hákon, chrétien, se dérobe. Il refuse la viande de cheval et bénit la corne d’un geste que le jarl Sigurðr, pour le protéger, présente aux paysans comme le signe du marteau de Thor. Snorri écrit dans l’Islande chrétienne du XIIIe siècle, et la scène date de près de trois cents ans plus tôt, si bien que sa description, détaillée, ne vient pas d’un témoin.
À quelle saison, et pour quels dieux
Dans l’Ynglinga saga, qui ouvre la Heimskringla, Snorri attribue à Odin l’institution de trois sacrifices annuels. Le premier a lieu au début de l’hiver, pour une bonne année. Le deuxième, au milieu de l’hiver, doit favoriser la croissance. Le troisième, au début de l’été, est le sigrblót, le sacrifice pour la victoire. Le milieu de l’hiver correspond à jól, la grande fête de la saison sombre, que la page sur la fête d’Yule détaille.
Les destinataires varient selon les textes. Vers 1020, le poète islandais Sigvatr Þórðarson raconte dans ses Austrfararvísur qu’une ferme suédoise lui ferme sa porte parce qu’on y célèbre un álfablót, un sacrifice aux elfes. C’est le témoignage d’un contemporain, le plus proche des faits que l’on possède.
Qui présidait
Dans les textes islandais, ce sont les chefs locaux, les goðar (pluriel de goði), qui président aux rites, leur titre mêlant autorité politique et fonction religieuse. L’Eyrbyggja saga, composée au XIIIe siècle, montre au chapitre 4 le goði Thórólfr Mostrarskegg bâtir un grand temple et y garder sur l’autel l’anneau sur lequel on prête serment. Les sagas ne montrent aucune caste de prêtres à part. Adam de Brême, lui, parle de prêtres attachés à chaque dieu à Uppsala, et les deux versions ne se recoupent pas.
Uppsala vue par Adam de Brême
Adam écrit vers 1075 les Gesta Hammaburgensis ecclesiae pontificum, les « Gestes des évêques de Hambourg », histoire de l’archevêché de Hambourg-Brême dont le livre IV décrit le Nord. Il n’est jamais allé en Suède et tient ses informations de témoins, dont le roi danois Svend Estridsen.
Il décrit à Gamla Uppsala, le « vieil Uppsala » et ses grands tertres royaux, un temple couvert d’or avec trois statues, Thor, Wodan et Fricco. Tous les neuf ans, une fête réunirait toutes les provinces suédoises. On y offrirait neuf mâles de chaque espèce vivante, et les corps seraient pendus dans un bosquet voisin, parmi eux des chevaux, des chiens et des hommes. Le tableau diffère de la fête paysanne de la saga, puisqu’il montre une grande cérémonie royale tous les neuf ans, là où la saga décrit un repas de ferme chaque année. Adam est un clerc chrétien qui écrit pour une Église engagée dans la conversion du Nord, ce qui a toutes les chances d’avoir teinté son récit.
Ce que montre l’archéologie
Les fouilles confirment la pratique de l’offrande. Les tourbières et lacs danois d’Illerup Ådal, de Nydam et de Vimose ont livré des armes en quantité, déposées dans l’eau pendant les premiers siècles de notre ère. Il s’agit d’un sacrifice votif, un objet donné à une puissance en échange d’une faveur ou en remerciement. Ces dépôts précèdent pourtant les sagas de plusieurs siècles.
Pour l’époque des sagas, les indices viennent de grandes halles. À Uppåkra, en Scanie, un bâtiment interprété comme maison de culte est resté en usage pendant des siècles. En Islande, les fouilleurs de Hofstaðir ont conclu à des banquets collectifs, avec un amas d’ossements de bovins. Gamla Uppsala a livré ses tertres et des traces de bâtiments, sans que l’identification d’un temple fasse l’unanimité. Ces vestiges montrent des offrandes et des repas, mais aucun os ne porte le nom du dieu à qui il était destiné.
Des êtres humains ?
Adam de Brême l’affirme pour Uppsala. Dans l’Ynglinga saga, le roi Dómaldi est sacrifié par les Suédois après des années de famine. Tacite, dans la Germanie (chapitre 9), mentionne des victimes humaines offertes à un dieu qu’il appelle Mercure. En 922, le voyageur arabe Ibn Fadlan voit sur la Volga une esclave tuée aux funérailles d’un chef rus, mais il s’agit d’un rite funéraire et non d’un blót.
Ces textes viennent de chrétiens, de Romains ou d’un étranger, et plusieurs sont tardifs ou littéraires. Aucune fouille n’a établi de sacrifices humains réguliers sur les lieux de culte de l’époque viking. Les historiens se partagent : certains admettent des mises à mort rituelles occasionnelles, d’autres y voient surtout une accusation topique contre les païens. On ignore donc leur fréquence, et même leur réalité.
Le blót aujourd’hui : l’asatru
L’ásatrú, la « foi dans les Ases », est une religion moderne qui reprend les dieux nordiques. L’Ásatrúarfélagið islandais, fondé en 1972, est reconnu comme communauté religieuse en 1973, et son premier chef, Sveinbjörn Beinteinsson, était un poète-éleveur. Dans ces groupes, un blót est une cérémonie reconstituée à partir des textes, où l’on offre de la boisson ou de la nourriture aux dieux et où l’on fait circuler la corne.
| Thème | Ce que décrivent les sources anciennes | Ce que font les pratiquants modernes |
|---|---|---|
| Offrande | Animaux abattus, chevaux compris (Hákonar saga góða) | Le plus souvent boisson ou nourriture, parfois un animal selon les groupes |
| Sang | Aspergé sur autels, murs et participants (hlaut) | Reprise symbolique ou absente selon les groupes |
| Qui préside | Chef de maison, jarl ou goði | Prêtre ou prêtresse choisis par la communauté |
| Calendrier | Début d’hiver, milieu d’hiver, début d’été (Ynglinga saga) | Fêtes fixées par chaque groupe d’après les textes |
| Origine du récit | Clercs et auteurs chrétiens, de 1075 à 1230 environ | Reconstitution du XXe siècle à partir de ces mêmes textes |
Le mouvement est divisé. Des groupes dits folkish réservent la pratique à des personnes d’ascendance nord-européenne, et certains ont été récupérés par l’extrême droite. D’autres, dits universalistes, rejettent cette lecture et s’y opposent ouvertement.
Sources
Questions fréquentes
Que veut dire « faire un blót » ?
Pour les pratiquants d’ásatrú, c’est tenir la cérémonie d’offrande aux dieux, un moment de prière et d’offrande souvent suivi d’un repas partagé. Dans les textes anciens, l’expression correspond au verbe blóta, sacrifier, appliqué à une fête aux dates fixées par la coutume.
Quelle différence entre blót et sumbel ?
Le blót est l’offrande aux puissances divines. Le sumbel (vieux norrois sumbl, vieil anglais symbel) est un banquet où l’on boit en prononçant des toasts, comme dans Beowulf. Des groupes modernes en ont fait une cérémonie distincte, que beaucoup tiennent après le blót.