Runes Jera : signification, poèmes runiques et sens moderne
Sur le peigne de Vimose, l’une des plus anciennes inscriptions runiques, le mot harja s’écrit avec la rune jera. Son tracé et sa valeur ont ensuite beaucoup évolué : en Scandinavie, la rune a fini par noter le son a.
La rune Jera (ᛃ) est la douzième des 24 runes du futhark ancien, l’alphabet runique le plus ancien, utilisé du IIe au VIIIe siècle environ. Son nom signifie « année » au sens de bonne année, de belle récolte, et elle note le son j, celui du « y » dans « yeux ». Les trois poèmes runiques médiévaux n’y associent que l’abondance : un bel été, des fruits, des champs qui rendent. L’idée d’un cycle du temps ou d’une loi de cause à effet est venue bien plus tard.
Un nom qui veut dire « bonne année »
Le nom d’origine de la rune a été reconstruit par les linguistes : *jēran, en proto-germanique, la langue ancêtre, jamais écrite, de l’anglais, de l’allemand et des langues scandinaves. L’astérisque signale une forme reconstruite, qu’aucun texte ne donne. Les spécialistes sont partis du vieux saxon gêr et du nom de la lettre correspondante dans l’alphabet gotique, celui des Goths, où elle s’appelle jēr.
Le mot avait un sens plus large que le nôtre. Il désignait une saison, surtout celle de la moisson, donc l’abondance. Il a donné l’anglais year et l’allemand Jahr. Il a aussi un cousin en grec, hōra, « saison », d’où vient notre mot « heure ».
Jera occupe la quatrième place de la 2e ætt, l’une des trois familles de huit runes du futhark, celle qui s’ouvre sur Hagalaz. Elle suit Isa et précède Eihwaz.
Ce que disent les trois poèmes runiques
Un poème runique est un court texte médiéval qui consacre une strophe à chaque rune. Il en reste trois, un anglo-saxon, un norvégien et un islandais. Les traductions ci-dessous suivent celle de Bruce Dickins, philologue britannique, publiée en 1915 et rendue en français par Norrois.
Ces poèmes ont été mis par écrit bien après le futhark ancien. Le norvégien et l’islandais décrivent le futhark récent, l’alphabet de 16 runes de l’époque viking, où la rune s’appelle ár. L’anglo-saxon décrit l’alphabet runique des Anglo-Saxons, où elle s’appelle gér.
Ce que dit le texte
« L’été est une joie pour les hommes, quand Dieu, saint roi du ciel, laisse la terre donner ses fruits brillants aux riches comme aux pauvres. »
« L’abondance est un bienfait pour les hommes ; je dis que Fródi fut généreux. »
« Abondance : bienfait pour les hommes, bel été, récoltes prospères. »
Les trois strophes s’accordent sur l’essentiel. Une bonne année nourrit les gens. Elles diffèrent par ce qui l’entoure.
Dans le poème anglo-saxon, la récolte dépend de Dieu et profite aux riches comme aux pauvres. Le cadre est chrétien, même si les images restent agricoles. Le poème norvégien cite Fródi, un roi danois légendaire dont le règne passait pour un âge de paix et d’abondance, et loue sa générosité. Le poème islandais est le plus dépouillé, une simple suite de bienfaits. Aucun des trois ne parle d’un cycle, d’un retour des saisons ou du fruit d’un effort.
Du ᛃ au ᛅ : une rune au tracé très remanié
Selon les spécialistes, Jera est l’une des runes dont le tracé a le plus évolué, et elle a laissé de nombreuses variantes. Son origine reste incertaine. Les savants y voient soit un G latin, un C barré d’un trait, soit une invention germanique. Elle figure en tout cas dans les toutes premières inscriptions, dont le peigne de Vimose.
Voici comment le signe et sa valeur ont évolué.
- Dans les inscriptions les plus anciennes, la rune a la forme ouverte ᛃ et note le son j. Cette forme disparaît dès le Ve siècle.
- Des variantes reliées lui succèdent. Chez les Anglo-Saxons, elles donnent ᛄ (gér) et ᛡ (ior, qui note le son io).
- En Scandinavie, entre le VIe et le VIIIe siècle selon les datations, le proto-norrois, forme ancienne du norrois, perd le j au début du mot *jāra. Ce phénomène s’appelle l’aphérèse. Le mot se dit alors āra, et la rune vaut a.
- Le tracé se simplifie en une seule barre penchée vers la gauche, ᛅ, la rune ár du futhark récent. Il pouvait s’alléger ainsi parce que la rune du n penchait désormais vers la droite.
- L’ancienne forme en croix, devenue libre, sert pour le h et devient Hagall, la rune H du futhark récent.
Cette chaîne est restée longtemps incomplète, et cela a eu des effets concrets sur la lecture d’une inscription célèbre. En 1903, on découvre à Kylver, sur l’île suédoise de Gotland, une pierre qui porte le futhark ancien en entier, dans l’ordre. Jusque-là, la forme de Jera sur les cornes d’or de Gallehus passait pour une forme de la rune ingwaz (ng). On lisait donc le second mot de l’inscription holtingaz. La pierre de Kylver a permis de reconnaître le j, et la lecture correcte est holtijaz.
Attesté ou inventé ?
- Attesté : un nom qui signifie « année, bonne récolte » en anglo-saxon et en vieux norrois, et trois strophes qui parlent d’abondance, de bel été, de récoltes, de la générosité de Fródi et de la grâce de Dieu.
- Supposé par les savants : la forme *jēran, reconstruite à partir de mots plus tardifs, et l’origine du tracé, entre G latin et invention germanique.
- Moderne : la spirale du temps, la roue de l’année, la patience, l’idée que l’on récolte ce que l’on a semé.
Ces dernières lectures viennent de la divination par les runes, telle qu’on la pratique aujourd’hui, une pratique apparue au XXe siècle, et des interprétations qu’elle a produites. Le glissement se comprend, puisqu’une récolte suppose des mois d’attente. Les strophes ne mentionnent ni l’effort ni la faute qui l’aurait mérité. On lit aussi que le signe serait formé de deux runes kenaz tournées en sens opposé. Cette lecture de la forme n’appuie sur aucun texte ancien.
Jera dans un tirage
Dans le tirage des runes, chaque rune tirée s’affiche avec sa strophe des poèmes runiques, et le site rappelle que la divination par les runes est une pratique moderne. Le tirage sert à réfléchir à une situation et ne prédit rien.
La lecture moderne de Jera tient en deux mots, la récolte et ce qui mûrit avec le temps. Elle suggère une question comme « Qu’avez-vous semé il y a longtemps et qui commence à donner ? ». Vous avez repris le dessin il y a deux ans et vos carnets ressemblent enfin à ce que vous visiez. Vous remboursez un prêt depuis des années et le dernier versement approche. Dans de telles situations, cette lecture offre un cadre de réflexion. La strophe ancienne dit seulement qu’une bonne année est un bienfait.
Si cette idée d’abondance vous retient, Gebo, la rune du don, et Wunjo, celle de la joie, se lisent bien à côté.
Questions fréquentes
Jera est-elle une rune de protection ?
Aucun texte ancien ne lui donne ce rôle. Les usages de talisman ou de rune protectrice relèvent de pratiques modernes.
Peut-on écrire son prénom avec Jera ?
Oui, si le prénom contient le son j, comme Yann ou Yohan, et si vous choisissez le futhark ancien. Le futhark récent n’a plus ce signe, puisque ᛅ y vaut a. Le résultat change donc selon l’alphabet, car les runes suivent les sons.