Jormungand, le serpent de Midgard : ce que disent les sources
Dans la Gylfaginning, Thor soulève Jörmungand sans le savoir : au chapitre 47, Útgarða-Loki révèle que le chat dont il n’a décollé qu’une patte était le serpent de Midgard.
Jörmungand est le serpent géant de la mythologie nordique. Il vit dans la mer qui encercle Midgard, le monde des hommes. Fils de Loki, il est jeté à l’eau par Odin quand il est encore petit, et il grandit jusqu’à entourer toutes les terres. Thor l’affronte à plusieurs reprises. La dernière fois, au Ragnarök, la fin prophétique du monde, ils meurent ensemble.
Trois sortes de textes pour un seul serpent
Aucun texte ne raconte le serpent d’un seul tenant. Les scaldes, poètes de cour scandinaves, le désignent dans leurs poèmes dès le haut Moyen Âge, au IXe siècle. L’Edda poétique, recueil de poèmes anonymes copié au XIIIe siècle mais composé de textes plus anciens, en garde des épisodes. Enfin l’Edda de Snorri, un ouvrage en prose écrit au XIIIe siècle par l’Islandais Snorri Sturluson, relie le tout en un récit suivi.
| Texte | Époque | Ce qu’on y trouve |
|---|---|---|
| Poèmes scaldiques | IXe et Xe siècles | Les surnoms du serpent, la pêche de Thor |
| Edda poétique (Hymiskviða, Völuspá) | Poèmes anciens, recueil du XIIIe siècle | La pêche, la fin du monde |
| Edda de Snorri | XIIIe siècle | Naissance, chat, pêche, Ragnarök |
Un nom qui parle d’immensité
Jǫrmungandr se compose de jǫrmun-, un élément poétique qu’on ne trouve qu’en composé et qui évoque la grandeur, l’immensité, quelque chose de démesuré. Certains linguistes y voient un nom signifiant « monde », au sens de vaste étendue, mais cette lecture reste une hypothèse. Le second élément, gandr, recouvre « créature magique, monstre, serpent », et parfois d’autres réalités allongées comme un bâton ou un fleuve. « Serpent-monde » est donc une traduction possible parmi d’autres, et non une équivalence assurée. Miðgarðsormr, « serpent de Midgard » (ormr veut dire « serpent »), est un autre nom du même être. On lit aussi Ormr ou Naðr, « serpent, dragon ».
Les scaldes préfèrent les kennings, ces périphrases poétiques qui remplacent un nom. Deux poèmes sur la pêche de Thor en fournissent plusieurs. La Húsdrápa l’appelle « collier du monde » (men storðar) et « corde rigide du monde ». La Ragnarsdrápa dit :
- « poisson-frontière de toutes les terres » (endiseiðr allra landa) ;
- « anneau » ou « lanière » de l’océan ;
- « tordant agitateur des vagues ».
Eysteinn Valdason parle du « poisson de la terre », et Gamli gnævadarskáld du « poisson du sol ».
Un enfant de Loki jeté à la mer
Selon le chapitre 34 de la Gylfaginning, première partie de l’Edda de Snorri, Loki et la géante Angrboda ont trois enfants : le loup Fenrir, Hel, future déesse du monde des morts, et le serpent. Ils grandissent à Jötunheim, le monde des géants. Les dieux savent par des prophéties que cette fratrie causera leur malheur, alors Odin fait saisir les enfants.
« Il jeta le serpent dans la profonde mer située tout autour des terres, mais celui-ci grandit tellement que, vivant au milieu de la mer, il entoure à présent toutes les terres et se mord la queue. »
Que Loki soit le père du serpent se lit aussi dans la Hymiskviða et dans la Þórsdrápa, qui nomme Loki « père du serpent ». Le reste de la généalogie, avec la fratrie au complet et la scène du rejet à la mer, vient surtout de Snorri.
Le chat que Thor n’arrive pas à lever
Au chapitre 46, Thor et ses compagnons sont reçus chez Útgarða-Loki, un géant-roi à ne pas confondre avec Loki. Il leur propose des épreuves en apparence faciles, pour les humilier. L’une consiste à soulever un chat. Thor y met toute sa force et ne décolle qu’une patte.
Le lendemain, le géant avoue l’illusion. Le chat était le serpent de Midgard, et il ajoute :
« Mais toi, tu le soulevas tant et tant que tu ne fus plus qu’à une courte distance du ciel. »
L’humiliation était donc un exploit. Tous les géants, dit Útgarða-Loki, ont pris peur en voyant la patte se lever.
La pêche de Thor
Cet épisode est le mieux attesté. Il est raconté dans plusieurs textes, avec quelques variantes, et quatre pierres figurées connues en portent l’image. Les plus anciens textes sont deux poèmes scaldiques : la Ragnarsdrápa de Bragi Boddason, au IXe siècle, et la Húsdrápa d’Ulf Uggason, en 983. Trois strophes d’Eysteinn Valdason et une de Gamli gnævadarskáld, du Xe siècle, décrivent aussi la scène. Snorri a conservé toutes ces strophes et les résume en prose, avec plus de détails. Le mythe existait donc plusieurs siècles avant qu’il ne l’écrive.
Snorri présente cette rencontre comme une vengeance de Thor, qui a été trompé lors de l’épisode du chat. Les textes décrivent un serpent au regard terrifiant, capable de cracher un venin mortel.
Le Ragnarök, la mort des deux
Au Ragnarök, le serpent sort de la mer et provoque des raz-de-marée. Il vient combattre les dieux aux côtés des géants, que mène Loki. Loki et Heimdall s’entretuent dans la même bataille.
Thor tue Jörmungand. Selon les Eddas, le dieu fait ensuite neuf pas, puis tombe, empoisonné par le venin du serpent.
Questions fréquentes
Pourquoi Jörmungand se mord-il la queue ?
Les textes ne donnent pas de raison. Dans la Gylfaginning, c’est la conséquence de sa croissance : il devient si long qu’il entoure toutes les terres et rejoint sa propre queue. Les commentateurs modernes rapprochent cette image de l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue. Il s’agit d’un rapprochement d’interprétation, car les sources nordiques ne nomment aucune figure de ce type.