Aller au contenu

Freyr, dieu vane de la fertilité : Gerd, son épée et son culte d’après les sources

Dans le Skírnismál, Freyr donne son épée magique pour épouser la géante Gerd, et Snorri écrit que ce don causera sa mort face à Surt, le géant de feu, au Ragnarök.

Freyr est un dieu des Vanes (Vanir), l’une des deux familles divines de la mythologie nordique, face aux Ases (Æsir), celle d’Odin et de Thor. Fils de Njörd et frère jumeau de Freyja, il porte un nom qui signifie « seigneur » en vieux norrois, et Snorri Sturluson lui donne pouvoir sur la pluie, le soleil et donc sur les fruits de la terre. Peu de mythes à son sujet nous sont parvenus : un grand récit amoureux, celui de Gerd, et une mort annoncée à la fin du monde. Son culte n’est décrit en détail que par un chroniqueur allemand de la fin du XIe siècle, Adam de Brême, dont les historiens discutent la fiabilité.

Un dieu nommé « seigneur » : famille et nom

Au chapitre 24 de la Gylfaginning, la première partie de l’Edda de Snorri, Njörd a deux enfants « beaux et puissants », Freyr et Freyja. Ils sont jumeaux, et leur mère est une sœur de Njörd que les textes ne nomment pas. Leurs noms se répondent : celui de Freyja est la forme féminine de celui de son frère, « dame » face à « seigneur ».

Le nom vient du protogermanique fraujaz, « seigneur », que l’on retrouve dans le gotique frauja, le vieil anglais frēa et le vieux haut allemand frō. Le linguiste Guus Kroonen relève qu’un mot germanique voisin signifie « fécond » et propose que le nom du dieu en dérive.

Ce que Snorri lui donne : la pluie, le soleil et un bateau pliable

Voici le portrait que Snorri dresse de lui :

« Freyr est le plus glorieux des Ases. Il a pouvoir sur la pluie et sur l’éclat du soleil et, par là, sur les fruits de la terre, et il est bon de l’invoquer pour la prospérité et pour la paix. Il a aussi pouvoir sur la fortune des hommes. »

Gylfaginning, chapitre 24

Snorri écrit au XIIIe siècle, plus de deux siècles après la fin du culte public des anciens dieux, et son portrait reflète ce qu’il en savait ou en reconstruisait. Ce que croyait un fermier de l’époque viking qui espérait une bonne récolte, ou un mariage sans querelle, ce texte ne permet pas de le dire. Le chapitre 43 ajoute un objet : Skíðblaðnir, un bateau fabriqué pour Freyr par les nains fils d’Ivaldi. Il est assez grand pour porter tous les Ases, se plie assez pour tenir dans une bourse, et dès que sa voile est hissée il trouve un vent favorable.

Gerd : l’amour d’un dieu d’après le Skírnismál

Le récit le plus long sur Freyr est le Skírnismál. Un jour, Freyr s’assoit sur Hlidskjálf, le siège d’Odin d’où l’on voit tous les mondes. Il aperçoit au pays des géants, à Jötunheim, une jeune fille qui entre dans l’enclos de son père, le géant (jötunn) Gymir. Elle s’appelle Gerd (Gerðr). Freyr rentre accablé et ne parle plus à personne.

Njörd et sa femme Skadi s’inquiètent et envoient Skírnir, l’écuyer de Freyr, lui arracher une explication. Freyr avoue son chagrin et demande à Skírnir d’aller réclamer la main de Gerd en son nom. Il lui donne un cheval et son épée, celle qui combat toute seule.

À l’enclos, un berger et des chiens barrent la route, mais le vacarme alerte Gerd, qui laisse entrer le messager. Skírnir lui offre onze pommes dorées, vraisemblablement des pommes de jouvence des Ases, puis l’anneau Draupnir, et elle refuse les deux. La menace de la décapiter avec l’épée la laisse de marbre. Il se lance alors dans une incantation où il lui promet les pires malheurs. Gerd cède et propose de rencontrer Freyr neuf nuits plus tard, à Barri. Skírnir rapporte la réponse, et Freyr se plaint de la longueur de l’attente. Le poème s’arrête là.

Au chapitre 37 de la Gylfaginning, Snorri résume l’histoire en prose avec peu de changements.

L’épée donnée et la mort au Ragnarök

Le prix de ce mariage, c’est l’épée. Snorri précise que, sans elle, Freyr a dû tuer le géant Beli avec des bois de cerf, une allusion à un mythe dont plus rien ne subsiste.

Au Ragnarök, la bataille de la fin du monde, ce don se paie. Dans la Völuspá, strophe 53, Freyr apparaît sous un kenning (périphrase poétique propre à la poésie norroise), le « brillant meurtrier de Beli ». Il y affronte Surt (Surtr), le géant de feu. Snorri, qui cite le poème, détaille la scène au chapitre 51 :

« Freyr affrontera Surt, et ce sera là une terrible rencontre jusqu’au moment où Freyr tombera. La cause de sa mort sera qu’il lui manquera l’excellente épée qu’il donna à Skirnir. »

Gylfaginning, chapitre 51

Une lecture savante, défendue notamment par Sigurður Nordal, comprend le vers de la Völuspá autrement : le soleil y brillerait « de l’épée des dieux », et celle que Surt brandit pour tuer Freyr serait donc l’épée cédée pour Gerd. La traduction d’Ursula Dronke, qui ne le dit pas, est tout aussi possible.

Le culte : Adam de Brême, Uppsala et ce qu’on peut en dire

La plus ancienne description du culte de Freyr n’est pas norroise. Vers 1080, Adam de Brême rédige les Gesta Hammaburgensis ecclesiae pontificum, l’histoire des évêques de Hambourg-Brême, et affirme avoir recueilli des récits de première main sur les pratiques païennes de Suède. Il y nomme le dieu Fricco, un nom d’étymologie incertaine, peut-être lié à un mot signifiant « amant ». Il raconte qu’une idole du dieu à Skara a été détruite par l’évêque missionnaire Egino. Dans sa description du temple d’Uppsala, il associe Fricco à la paix et au plaisir, avec une statue au phallus dressé. Plus loin, il dit qu’à chaque mariage on offre une libation à l’image de Fricco.

Adam et Snorri ne racontent pas la même chose. Adam confie à Thor la maîtrise du temps et des récoltes, que Snorri donne à Freyr, et Snorri laisse de côté tout ce qui est explicitement sexuel. Les historiens avancent trois explications : les deux auteurs poursuivaient des buts différents, les dieux n’avaient pas tout à fait les mêmes rôles en Suède et en Islande, ou l’un des deux avait des informations déformées.

D’autres indices confirment que le dieu comptait. Le skalde islandais Egill Skallagrímsson invoque Freyr avec Njörd pour chasser le roi Éric Hache-Sanglante de Norvège, et son nom revient souvent dans la toponymie des pays nordiques. Plusieurs spécialistes en déduisent qu’avec Odin et Thor, Freyr formait la triade principale.

Freyr, roi des Suédois : les textes évhéméristes

L’évhémérisme consiste à présenter les dieux comme d’anciens rois que la mémoire a divinisés. La Geste des Danois (XIIe siècle) lui donne le nom de Frø. La Saga des Ynglingar de Snorri (XIIIe siècle) en fait l’ancêtre de la dynastie royale suédoise des Ynglingar, d’où le nom Yngvi, ou Yngvi-Freyr. L’étymologie d’Yngvi est très disputée, et certains savants y voient le dieu Ing, ancêtre des ingaevones, ce qui ferait d’Yngvi-Freyr le « seigneur des ingaevones ».

Ces textes, comme les sagas islandaises qui évoquent son culte, ont été écrits des siècles après la conversion des pays nordiques. Snorri lui-même écrit au XIIIe siècle, plus de deux siècles après la fin du culte public des anciens dieux.

Attesté ou inventé ?

Freyr dans les textes et après eux
ThèmeCe que disent les textes anciensCe qu’on y a ajouté
L’épéeDonnée à Skírnir et jamais nommée, ni dans le poème ni chez SnorriUn nom, « Mimming », qu’on lit sur de nombreux sites
GerdUne géante vue depuis Hlidskjálf, qui promet de venir à Barri neuf nuits plus tardUn « sacre du printemps » nordique, lecture d’interprètes modernes qui fait de Gerd la terre fécondée
Le culteAdam de Brême à Uppsala, des noms de lieux, un skalde qui l’invoqueUn culte reconstitué dans le détail, tel que le pratiquent les mouvements païens modernes
Le personnageUn dieu de la paix et des récoltes, mort au RagnarökFroh, personnage de L’Or du Rhin de Wagner (1869)

Questions fréquentes

Freyr est-il un Ase ou un Vane ?

Il est un Vane de naissance, fils de Njörd. Snorri le nomme pourtant « le plus glorieux des Ases » dans son portrait du dieu. Dans la Saga des Ynglingar, Njörd et son fils sont envoyés chez les Ases en otages à la fin de la guerre entre les deux familles, ce qui explique qu’il soit compté parmi eux.

Quel animal est lié à Freyr ?

Le sanglier Gullinbursti, fabriqué par des nains, dont les soies brillent assez pour éclairer le chemin. Dans la Húsdrápa, poème skaldique, Freyr se rend sur ce sanglier aux funérailles de Baldr, et Snorri parle d’un char qu’il tire. Les Nafnaþulur, des listes de noms poétiques, lui donnent aussi un cheval, Blóðughófi, « Sabot sanglant ». Des sources tardives mentionnent des chevaux consacrés à Freyr dans son sanctuaire de Trondheim.

Freyr et Freyja sont-ils amants dans les sources ?

Aucun récit ne les montre ensemble. Le passage le plus cité est la strophe 32 de la Lokasenna, où Loki lance à Freyja qu’on l’a surprise avec son frère. Il s’agit d’une accusation lancée dans un concours d’insultes où Loki n’épargne aucun dieu.

Mise à jour le 23 octobre 2026. Qui est Maël ?