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Njord (Njörd), dieu vane de la mer : mythes, Skadi, Nerthus et lieux

Skadi devait choisir son époux parmi les dieux en ne voyant que leurs pieds ; elle croyait désigner Baldr, mais elle a épousé Njörd, le dieu de la mer.

Njörd (Njǫrðr en vieux norrois) est un dieu du groupe des Vanes, associé à la mer, au vent, à la pêche et à la richesse. Né à Vanaheim, il vit à Nóatún et a été remis aux Ases comme otage à la fin d’une guerre entre les deux familles divines. Les Ases sont la famille d’Odin et de Thor. Les Vanes forment l’autre grande famille de dieux, liée à la fertilité et à l’abondance, et comptent Freyr et Freyja parmi les leurs (les dieux nordiques se répartissent entre ces deux groupes). Les textes retiennent surtout son mariage malheureux avec la géante Skadi, et son nom, presque identique à celui de la déesse Nerthus décrite par Tacite, intrigue les savants.

Un dieu des vents, de la mer et de la richesse

Dans la Gylfaginning, première partie de l’Edda de Snorri où le roi Gylfi interroge des figures divines, le personnage nommé Haut présente Njörd au chapitre 23. L’Edda de Snorri est un traité de poésie écrit au XIIIe siècle par l’Islandais Snorri Sturluson. L’Edda poétique est un recueil de poèmes plus anciens, compilé lui aussi au XIIIe siècle (les deux Eddas ne se confondent pas). Selon Haut, Njörd règle le mouvement des vents, apaise la mer comme le feu, et c’est lui qu’on doit invoquer pour la navigation et la pêche. Il est aussi très riche, et accorde terres et biens à ceux qui lui demandent son aide.

Il habite Nóatún, que Snorri situe au ciel, au bord de la mer. Le nom se comprend d’ordinaire comme « l’enclos des navires ». Dans le Grímnismál, poème où Odin, déguisé et prisonnier, énumère les demeures des dieux, la strophe 16 dit que Njörd s’y est fait construire une halle. Elle l’appelle « prince des hommes », le dit sans malice et le montre maître d’un temple aux hautes poutres.

Un otage devenu dieu des Ases

Njörd vient de Vanaheim, le monde des Vanes. Snorri raconte qu’il a été échangé contre Hœnir, un dieu ase, lors de la guerre Ases-Vanes, le conflit entre les deux familles divines qui se règle par un échange d’otages.

Dans le Vafþrúðnismál, une joute de savoir entre Odin et le géant Vafþrúðnir, Odin se fait appeler Gagnráðr. À la strophe 39, il demande d’où Njörd est venu chez les fils des Ases, alors qu’il règne sur de nombreux temples et sur des hörgar, des autels de pierres. Vafþrúðnir répond que les Vanes l’ont donné en otage aux dieux, et que Njörd retournera chez eux à la fin des temps. Les commentateurs voient dans cette strophe l’annonce d’un survivant du Ragnarök, mais le poème parle seulement de son retour chez les Vanes, et la portée exacte de cette indication reste discutée.

Dans la Lokasenna, banquet où Loki insulte tour à tour tous les dieux, la strophe 34 rappelle à Njörd qu’il a été envoyé à l’est comme otage. Loki ajoute que les filles du géant Hymir se sont servies de lui comme pot de chambre. Ce sont des insultes, mais elles confirment l’épisode de l’otage par un autre texte que l’Edda de Snorri.

Skadi : neuf nuits à la montagne, trois à la mer

Skadi (Skaði) est la fille du géant Thjazi, qui avait enlevé la déesse Idunn et ses pommes de jeunesse avant d’être tué par les Ases. Elle arrive en armes à Asgard réclamer réparation. Les dieux lui offrent un mari de son choix, à une condition : elle ne verra que les pieds des prétendants, cachés derrière un rideau. Dans les Skáldskaparmál, seconde partie du même ouvrage de Snorri, elle choisit la plus belle paire.

Les pieds appartenaient à Njörd. Skadi exige encore qu’on la fasse rire, ce que Loki obtient en attachant une chèvre à ses propres bourses, et les dieux achèvent de la dédommager.

Le couple se heurte vite à un problème de logement, que raconte la Gylfaginning (chapitre 23). Skadi veut vivre à Thrymheim, la demeure de son père dans les montagnes du Jötunheim, et Njörd près de la mer. Ils conviennent de passer neuf nuits à Thrymheim, puis trois nuits à Nóatún. La Gylfaginning, telle que la donne un manuscrit nommé Codex Regius, propose une variante : neuf hivers dans chaque lieu.

Ce que dit le texte

Chacun se plaint donc du bruit du lieu de l’autre, les loups pour lui, les mouettes pour elle. Snorri conclut que Skadi remonte vivre à Thrymheim, où elle chasse à l’arc et glisse sur ses skis. Beaucoup de présentations modernes parlent d’un partage de l’année en deux moitiés égales, mais dans le récit de Snorri, le couple se sépare.

Une famille aux versions divergentes

Les enfants de Njörd sont Freyr et Freyja, deux dieux beaux et puissants selon le chapitre 24 de la Gylfaginning. Dans la Þrymskviða, le géant Thrym parle de Freyja comme de la fille de Njörd de Nóatún. Le Sólarljóð, poème de tonalité chrétienne, lui prête en outre neuf filles, dont deux seulement sont nommées, Ráðveig et Kreppvör.

Sur la mère de Freyr, les textes se contredisent. Dans la Lokasenna (strophes 33 à 36), Loki affirme que Njörd a eu Freyr avec sa propre sœur, qu’il ne nomme pas. Le Skírnismál désigne au contraire Skadi comme la mère de Freyr, ce qui est difficile à accorder avec un mariage conclu après la guerre entre Ases et Vanes. Les textes ne permettent pas de trancher.

Nerthus chez Tacite

Vers l’an 98, l’historien romain Tacite décrit dans la Germanie, son ouvrage sur les peuples germaniques, le culte d’une déesse nommée Nerthus (chapitre 40). Plusieurs peuples la vénèrent comme une Terre mère. Son char, voilé, repose dans un bois consacré sur une île de l’Océan, et seul un prêtre peut le toucher. Quand il le juge prêt, des vaches le tirent à travers le pays, et tant qu’il circule, on ne fait pas la guerre et on enferme les armes. Ensuite, des esclaves lavent le char et la déesse dans un lac, puis ils sont noyés.

Le rapport avec Njörd est linguistique. Les deux noms viennent d’une même forme reconstruite du proto-germanique, *Nerþuz (l’astérisque signale un mot que personne n’a jamais lu, déduit par comparaison). Le sens d’origine est discuté, avec une parenté possible avec le mot irlandais nert, « force ». Pour expliquer le passage d’une déesse à un dieu, certains savants invoquent la grammaire : les noms féminins en -u auraient disparu tôt en germanique, alors que les masculins ont survécu. D’autres y voient une évolution religieuse, et pensent que Nerthus et Njörd sont deux êtres distincts. On l’ignore. Aucun texte nordique ne dit que la Nerthus de Tacite était la sœur de Njörd, et l’identification reste une hypothèse moderne.

Les noms de lieux, meilleure trace du culte

L’Edda poétique et l’Edda de Snorri, toutes deux du XIIIe siècle, ne décrivent presque aucun rite de Njörd. Les noms de lieux en gardent la trace. Un toponyme est un nom de lieu, et plusieurs en Scandinavie contiennent le nom du dieu.

Noms de lieux associés à Njörd
Lieu actuelRégionForme ancienneRemarque
NärtunaUppland (Suède)Nierdhatunum-tún, « enclos »
MjärdeviLinköping (Suède)Njærdhavivé, « sanctuaire »
NalaviNärke (Suède)Nærdhæwivé, « sanctuaire »
NärlundaHelsingborg (Suède)Nærdhælundalund, « bosquet »
Njarðvíksud-ouest de l’IslandeNjarðvíkvík, « baie »
NærøyaNorvègeNjarðeyey, « île »

Les terminaisons -vé, -tún et -lund désignent souvent des lieux de culte, d’après la recherche suédoise sur les noms de lieux. Certains savants, dont Per Vikstrand (Gudarnas platser, 2001), pensent que Njärd- désigne une sœur-épouse de Njörd, d’autres y voient simplement le génitif de Njörd. Plusieurs en concluent que Njörd a eu en Suède centrale une place plus visible que ne le laissent croire les textes islandais.

Quelques autres traces existent. Le manuscrit Hauksbók, du XIVe siècle, cite Njörd parmi les trois dieux d’un serment sur l’anneau, avec Freyr et un Ase tout-puissant. Le mot islandais Njarðarvöttr, « le gant de Njörd », désigne une éponge. Enfin, le folklore norvégien relève jusqu’au XVIIIe ou XIXe siècle un « Njor » que l’on remercie d’une bonne pêche.

Ce qui circule sans source ancienne

Beaucoup de pages en ligne mêlent aux textes des détails que personne n’a lus dans une source ancienne.

  • Le vieillard barbu à la coquille. Aucun texte ancien ne décrit l’apparence de Njörd, et la coquille comme symbole, ou les représentations sur les boucliers, n’ont pas de source ancienne.
  • Njörd, fils de géants adopté par les Ases. La Gylfaginning le fait naître à Vanaheim, parmi les Vanes.
  • Les chantiers navals bruyants de Nóatún. Au chapitre 23 de la Gylfaginning, le bruit vient du cri des mouettes.
  • Les rituels maritimes détaillés. Snorri dit qu’on invoque Njörd pour naviguer et pêcher, mais aucune source ancienne ne décrit de rituel avant une traversée.
  • Nerthus, sœur de Njörd. Dans la Lokasenna, la sœur n’a pas de nom.

Un roi de Suède chez Snorri

Dans la Heimskringla, son histoire des rois de Norvège, Snorri fait de Njörd un roi de Suède que ses sujets auraient ensuite adoré. Cette lecture s’appelle l’évhémérisme (un dieu présenté comme un ancien roi). Elle ne prouve pas que Njörd ait existé comme roi, et elle contredit l’Edda de Snorri elle-même, où il est un dieu venu de Vanaheim. L’idée d’un souverain historique a pourtant encore eu des défenseurs au XIXe siècle.

Mise à jour le 23 octobre 2026. Qui est Maël ?