Le dieu que tout le monde aime
La Gylfaginning est la première partie de l’Edda de Snorri, un manuel de mythologie en prose composé en Islande au XIIIe siècle. Le Très-Haut y décrit les dieux à un voyageur nommé Gangleri, et Baldr vient en deuxième, juste après Odin. Au chapitre 22, le portrait est presque sans ombre.
Snorri situe ensuite la demeure de Baldr, Breidablik (« Large Éclat »), dans le ciel, un lieu où rien d’impur ne peut entrer. Il cite à ce propos la strophe 12 du poème Grímnismál, qui appartient à l’Edda poétique, le recueil de poèmes sur les dieux et les héros compilé lui aussi en Islande au XIIIe siècle. Au chapitre 32, il ajoute que Baldr et la déesse Nanna ont un fils, Forseti, qui préside un tribunal où toutes les querelles se règlent.
La fleur évoquée dans le passage existe : en Islande et dans certaines régions de Scandinavie, des matricaires (Matricaria maritima ou perforata) s’appellent Baldrsbrá, « cil de Baldr ». Le nom vient probablement du dieu, mais son origine exacte n’est pas établie, et il reste possible que Snorri ait lui-même forgé ce lien pour expliquer un nom de fleur.
La mort de Baldr chez Snorri
Tout commence par des rêves. Baldr rêve de sa propre mort, et les Ases s’en inquiètent. Frigg demande alors à tout ce que la création compte de minéraux, d’animaux et de végétaux de jurer de ne jamais faire de mal à son fils. Tous jurent, sauf le gui. Baldr devient invulnérable, et les dieux en font un jeu, lui jetant des projectiles et le frappant avec toutes sortes d’objets, sans résultat. Seul Höd, frère de Baldr, reste à l’écart, car il est aveugle.
Loki ne supporte pas cette scène. Il prend l’apparence d’une vieille femme et va trouver Frigg, qui lui avoue sans méfiance avoir omis le gui, tant la plante lui paraissait frêle et jeune. Loki cueille un bâton de gui et le met dans la main de Höd, puis lui guide le bras. Baldr est transpercé et meurt aussitôt. Le meurtre tient ainsi à l’oubli de Frigg, à la ruse de Loki et à la main d’un frère qui ne voit rien.
Pourquoi le gui a été oublié
Chez Snorri, la raison tient en une ligne : le gui est trop jeune et trop frêle pour qu’on lui demande un serment. Merrill Kaplan propose une autre lecture. Selon lui, le détail ferait écho au fait que les jeunes gens ne pouvaient pas prêter de serments légaux, ce qui pouvait les rendre dangereux plus tard. Il s’agit d’une hypothèse de chercheur, que les textes ne confirment pas.
Les funérailles et le voyage d’Hermod
Une fois Baldr mort, les Ases veulent l’incinérer sur son navire Hringhorni, que Snorri présente comme le plus grand navire jamais construit. Il refuse de quitter la terre ferme. Les dieux font venir du Jötunheim une géante, Hyrrokkin, qui le déplace avec une telle force que la terre tremble et que des flammes jaillissent des billots. Thor, furieux, l’aurait tuée si les dieux ne l’avaient supplié de l’épargner. Le corps de Baldr est placé sur le navire, et Nanna meurt de chagrin à ses côtés avant d’être posée sur le bûcher. Thor consacre le bûcher avec son marteau Mjöllnir. Un nain nommé Lit passe en courant devant lui, et Thor le jette d’un coup de pied dans les flammes.
L’assistance est nombreuse. Snorri cite notamment Odin, Frigg, Freyr, Heimdall et Freyja, ainsi que des géants du givre et des montagnes. Odin dépose sur le bûcher l’anneau Draupnir, qui produit huit anneaux de même poids toutes les neuf nuits, et le cheval de Baldr est conduit au feu avec son harnais.
Pendant ce temps, Hermod, autre frère de Baldr, s’est porté volontaire pour aller chercher Baldr au royaume de Hel, le monde des morts, et proposer une rançon. Il monte Sleipnir et chevauche neuf nuits jusqu’à la rivière Gjöll, dont le pont d’or est gardé par la vierge Modgud. Celle-ci l’interroge sur son nom et son lignage, puis s’étonne qu’il passe en Hel alors qu’il n’est pas mort. Elle lui confirme que Baldr est bien passé par le pont.
Ce que disent les poèmes plus anciens
Les poèmes de l’Edda poétique ne racontent pas la mort de Baldr de bout en bout, ils la supposent connue. Dans la Völuspá, « la prophétie de la völva » (une prophétesse), celle-ci voit défiler le destin du monde. À la strophe 32, elle évoque le sort de Baldr, qu’elle appelle le « dieu sanglant ». Aux deux strophes suivantes, elle fait allusion à son meurtre, à la naissance de Váli, qui tuera Höd pour venger Baldr, et aux pleurs de Frigg.
Le poème Baldrs draumar, « les rêves de Baldr », s’ouvre sur un conseil des dieux qui s’interrogent sur ses mauvais rêves. Odin chevauche jusqu’en Hel, jusqu’à la tombe d’une völva, qu’il réveille par magie. Il se présente sous le nom de Vegtam, « le Voyageur ». Elle lui apprend qu’on brasse de l’hydromel pour Baldr, que Höd le tuera et que Váli le vengera, alors qu’il n’aura qu’une nuit. À chaque réponse, elle dit parler à contrecœur et vouloir se taire. Quand Odin pose une dernière question, elle comprend qui il est et l’envoie chez lui, ajoutant qu’elle ne parlera plus à personne avant que Loki ne soit délivré de ses liens.
Baldr apparaît enfin dans deux strophes de la Lokasenna, la dispute où Loki insulte les dieux réunis. Frigg y dit que si elle avait un fils comme Baldr, Loki ne s’en sortirait pas vivant. Loki répond que c’est à cause de lui que Baldr ne rentrera plus jamais chez lui à cheval.
Du Ragnarök au retour
Dans l’Edda en prose comme dans les poèmes, la mort de Baldr est le premier maillon d’une chaîne qui mène au Ragnarök, le destin final où la plupart des dieux périssent. Loki, qui empêche le retour de Baldr hors de Hel, est puni, et son châtiment précipite cette bataille, que raconte la page sur le Ragnarök.
La Völuspá ne laisse pourtant pas Baldr dans la tombe. À la strophe 62, la völva regarde loin dans l’avenir et dit que Höd et Baldr reviendront. Le traducteur Bellows y voit le symbole d’une ère nouvelle de paix, où le meurtrier et sa victime sont réunis. Selon Snorri, Baldr compte parmi les rares survivants qui prennent part au renouveau.
Baldr hors de Snorri : Saxo, Bældæg et Mersebourg
Au XIIe siècle, un siècle avant Snorri, le chroniqueur danois Saxo Grammaticus et d’autres auteurs latins du Danemark ont consigné une version évhémérisée de l’histoire de Baldr. L’évhémérisme consiste à traiter les dieux comme d’anciens hommes que la tradition aurait divinisés.
Le prologue de l’Edda de Snorri assimile Baldr à Bældæg, fils de Wōden (Odin), qui aurait régné sur la Westphalie. Selon la Chronique anglo-saxonne, Bældæg est l’ancêtre des maisons royales de Wessex et de Northumbrie. Snorri écrit lui-même « Beldeg, que nous appelons Baldr », comme deuxième fils d’Odin. Rudolf Simek pense que Bældæg pourrait être une forme vieil-anglaise du nom de Baldr, formée à l’image de noms divins comme Swæfdæg, ou bien un développement tardif influencé par la tradition scandinave. Dans la tradition saxonne continentale, le fils de Wōden s’appelle Baldag, forme où l’on entend le mot « jour ».
En Allemagne, l’une des deux incantations de Mersebourg, des formules magiques en vieux haut allemand, nomme Balder au génitif (Balderes). Elle met aussi en scène un certain Phol, qui chevauche avec Wotan dans les bois. Le pied du poulain de Baldr se foule, et Sinthgunt (la sœur du soleil), Frigg et Odin le chantent pour le guérir. L’identification de Phol avec Baldr n’est pas sûre, et des travaux récents suggèrent que le dieu visé pourrait être Freyr.
Un nom de « prince » et un dieu de la lumière
Baldr vient d’un germanique commun **balðraz*, « prince, héros », dérivé de **balþaz*, « brave », mot dont viennent aussi le néerlandais boud et l’anglais bold. Rudolf Simek remarque que ce sens guerrier cadre mal avec le dieu doux que décrit Snorri.
L’étiquette « dieu de la lumière » vient en grande partie de savants du XIXe siècle. En 1835, Jacob Grimm rapproche le nom du lituanien báltas, « blanc », et imagine un glissement de « blanc » à « brillant » puis à « fort ». Le linguiste Vladimir Orel juge cette piste tenable. Elle s’accorde avec la description de Snorri, où Baldr émet de la lumière.
Questions fréquentes
Qui est Baldur pour Thor ?
Thor est présenté comme l’un des frères de Baldr, tous deux fils d’Odin. Il apparaît aux funérailles de Baldr, où il consacre le bûcher avec Mjöllnir.
Baldr, Balder et Baldur : est-ce le même dieu ?
Oui, ce sont trois formes d’un même nom. Baldr est la forme du vieux norrois, Balder celle des langues scandinaves continentales et Baldur celle de l’islandais. Le vieil anglais dit Bældæg et le vieux haut allemand Balder ou Palter.