Un dvergr : un mot obscur et des noms qui sentent la tombe
On ne sait pas d’où vient le mot. Il existe sous des formes voisines en vieil anglais (dweorg) et en vieux haut-allemand (zwerc), mais son origine plus ancienne reste débattue. Certains linguistes le rapprochent d’une racine indo-européenne *dheur, « dégât ». D’autres d’une racine qui a donné l’allemand Traum, « rêve », et Trug, « tromperie », ce qui ferait du nain une « image trompeuse ». Le linguiste Anatoly Liberman le relie plutôt à l’anglais dizzy, « pris de vertige », en pensant aux troubles de l’esprit que les nains infligent aux humains dans le folklore germanique.
Régis Boyer, qui a étudié de près les croyances des anciens Scandinaves, y lit « Tordu ». Selon lui, les nains ont pu être des morts, puisque les défunts étaient inhumés en position fœtale. Claude Lecouteux le rejoint et suppose qu’il s’agissait d’abord d’esprits liés à la terre et aux tertres. Cette piste s’appuie sur les noms que le vieux norrois donne aux nains : Trépassé, Cadavre, Tordu, Bossu, mais aussi Menuisier et Trompeur. Il s’agit d’une hypothèse de chercheurs.
Leur naissance : le sang d’Ymir ou des vers dans un cadavre
La Völuspá, poème de l’Edda poétique (le recueil de poèmes mythologiques compilé au XIIIe siècle), consacre aux nains les strophes 9 à 16. La strophe 9 les dit créés dans ces termes.
La plupart des commentateurs voient dans Brímir et Bláinn des noms d’Ymir, le géant primordial dont le corps a servi à fabriquer la Terre, même si cette identification reste discutée. À la strophe 10, Mótsognir est le plus grand de tous les nains et Durin son second. Ensemble, ils façonnent « des êtres à forme humaine » en grand nombre.
Six strophes suivent, qui alignent des noms de nains. Cette série s’appelle le Dvergatal, la « liste des nains », et elle reste énigmatique. On lit parfois que Mótsognir et Durin façonnent tous les autres nains, sur le modèle de la création d’Adam et Ève dans la Bible. D’autres y voient les nains modelant l’humanité, à laquelle les Ases donneront ensuite l’esprit (strophe 18). Dans cette seconde lecture, l’arrivée de trois géantes, généralement interprétées comme les Nornes qui tissent le destin, aurait rendu les hommes nécessaires. Les hommes tombés au combat deviennent en effet les einherjar, qui se battent aux côtés d’Odin.
Snorri Sturluson raconte autre chose. Dans le Gylfaginning, qui appartient à son Edda en prose rédigée au XIIIe siècle, les nains sont d’abord des vers trouvés dans le cadavre d’Ymir. Les dieux leur donnent forme humaine et intelligence, mais ils continuent à vivre sous terre et dans les pierres, à cause de leur origine. Les spécialistes se disputent la valeur de ce récit. Jan de Vries y voit une spéculation récente, Helmut de Boor une invention. Claude Lecouteux rappelle que faire naître des êtres vivants de la putréfaction n’a rien de neuf, et que le récit a pu subir l’influence de Virgile ou de Pline l’Ancien.
Quatre nains sous le ciel
Toujours dans le Gylfaginning, Snorri écrit que le ciel, formé du crâne d’Ymir, repose aux quatre coins du monde sur quatre nains, Nordri (Nord), Sudri (Sud), Austri (Est) et Vestri (Ouest). Ce motif a pu être influencé par l’Atlas grec, qui porte la terre. Un poème plus ancien suggère pourtant que Snorri n’a pas inventé la scène. L’Olafsdrápa, poème scaldique du Xe siècle (strophe 26), désigne le ciel par un kenning, une périphrase imagée propre à la poésie scaldique, qui se traduit par « fardeau des relations de Nordri ».
Un détail de vocabulaire va dans le même sens. En vieux norrois, les poutres qui soutiennent un toit s’appellent dvergar, « nains ». Enfin, un bas-relief d’une tombe de l’âge des Vikings à Heysham, en Angleterre, a été interprété comme la représentation de nains portant le ciel. Cette lecture reste une interprétation.
Les forgerons des dieux
Presque tous les objets précieux des dieux sortent d’une forge de nain. Dans le Skáldskaparmál, deuxième partie de l’Edda de Snorri, deux groupes de forgerons se détachent. Les fils d’Ívaldi fabriquent la lance Gungnir, le navire Skíðblaðnir et la chevelure de Sif. Les frères Brokkr et Sindri forgent l’anneau Draupnir, le sanglier d’or Gullinbursti et le marteau Mjöllnir.
Trésors des dieux
Ce que les nains ont forgé, d’après Snorri
Mjöllnir
- Forgé par
- Brokkr et Sindri
- Propriétaire
- Thor
Skáldskaparmál
Lire la pageDraupnir
- Forgé par
- Brokkr et Sindri
- Propriétaire
- Odin (un anneau)
Skáldskaparmál
Gullinbursti
- Forgé par
- Brokkr et Sindri
- Propriétaire
- Freyr (un sanglier d’or)
Skáldskaparmál
Gungnir
- Forgé par
- fils d’Ívaldi
- Propriétaire
- Odin (une lance)
Skáldskaparmál
Skíðblaðnir
- Forgé par
- fils d’Ívaldi
- Propriétaire
- Freyr (un navire)
Skáldskaparmál
Chevelure de Sif
- Forgée par
- fils d’Ívaldi
- Destinataire
- Sif
Skáldskaparmál
Les nains ne sont pas toujours du côté des dieux, et plusieurs récits les montrent en conflit avec eux.
Les nains dans les poèmes et les sagas
Les textes donnent aux nains quelques destins précis. Dans l’Edda, on croise Alvíss, qui demande la main de la fille de Thor, Þrúðr. Thor le garde à parler jusqu’au lever du jour, et le nain, surpris par le soleil, est changé en pierre. Fjalarr et Galarr, deux frères, tuent Kvasir et brassent l’hydromel de poésie avec son sang. Litr, enfin, est envoyé d’un coup de pied par Thor dans le bûcher funéraire de Baldr, pour une raison peu claire, peut-être par rancune.
Les sagas prolongent ces histoires. Les fornaldarsögur sont les « sagas des temps anciens », des récits de héros situés avant l’installation en Islande. Dans la Völsunga saga, Loki arrache son trésor au nain Andvari, qui peut changer de forme, afin de payer la rançon exigée pour la mort d’Ótr. Le frère d’Ótr, Reginn, est selon les sources un nain ou un être qui lui ressemble, ce qui montre la frontière floue entre nains et géants. Dans la Hervarar saga ok Heiðreks, l’épée Tyrfing est forgée, puis maudite, par un nain nommé Dvalinn, que l’un des manuscrits nomme Dulin.
Dans les plus anciens textes, seuls des hommes sont explicitement appelés nains, mais on leur donne des sœurs et des filles. Les sagas plus tardives et le folklore montrent des nains des deux sexes.
Nains, elfes noirs et géants
Snorri place dans le même lieu, Svartálfheimr (le monde des elfes noirs), les nains et les svartálfar, les « elfes noirs ». Les savants en déduisent souvent qu’il s’agit des mêmes êtres. Les « elfes sombres », les dökkálfar, pourraient désigner les mêmes êtres, mais rien ne dit que Snorri les confondait avec les svartálfar. Les elfes noirs ne sont attestés que dans l’Edda de Snorri, et l’on ne sait pas si les Scandinaves en général y croyaient.
Le chevauchement avec les elfes apparaît aussi dans le Dvergatal de la Völuspá, qui contient des noms de nains comme Álfr (« Elfe »), Gandálfr (« elfe au bâton magique ») et Vindálfr (« elfe du vent »). La liste cite même Yngvi, un nom du dieu Freyr, auquel, selon le Grímnismál, les dieux ont donné Álfheimr, la demeure des elfes. Les géants, eux, sont plus d’une fois les parents ou les enfants de nains, et un même personnage, comme Reginn, peut être décrit tantôt comme l’un, tantôt comme l’autre.
Petits, barbus, avec une hache : ce qui s’est ajouté
Dans les textes mythologiques, aucune indication de taille n’est donnée aux nains, et rien ne permet de supposer qu’ils étaient petits dans l’imaginaire païen. D’après Claude Lecouteux, ils pourraient même prendre la taille qu’ils veulent. La petitesse arrive avec les sagas tardives, qui les décrivent petits et généralement laids. En Allemagne, la littérature médiévale ajoute la Tarnkappe, la cape d’invisibilité, et le nain Alberich joue un rôle décisif dans le Nibelungenlied. Les chercheurs ne s’accordent pas sur la continuité avec les croyances païennes. Rudolf Simek pense que les croyances populaires sont restées largement intactes, donc que les sources tardives en disent long sur l’ancienne religion. Schäfke ne voit aucune ressemblance entre les nains des Eddas et ceux des sources postérieures.
Quand vous croisez dans un jeu un nain trapu, barbu, une hache à la main, vous voyez donc une figure construite en grande partie après les Eddas. Les forgerons et les habitants des montagnes viennent bien des sources anciennes, mais la silhouette vient de plus tard.
Tolkien, philologue de métier, a contribué à fixer l’image moderne du nain. Le pluriel « dwarves », qu’il a popularisé, était selon ses propres mots en 1937 « a piece of private bad grammar, rather shocking in a philologist ». Quant à la création des nains de la Terre du Milieu, une hypothèse avance qu’elle a pu s’inspirer de la première lecture du Dvergatal, celle où Mótsognir et Durin façonnent les autres nains à la manière d’Adam et Ève. Cette piste reste une hypothèse.
Mjöllnir