Ce que le nom veut dire
Le nom associe jötunn et heimr, mot qui désigne la demeure, le monde. Dans l’Edda poétique, recueil de poèmes mythologiques et héroïques conservé dans un manuscrit islandais du XIIIe siècle, il apparaît le plus souvent au pluriel, Jötunheimar, littéralement « les pays des jötnar ». Le singulier se lit par exemple dans la Völuspá (« la prophétie de la voyante »), strophe 48. L’Edda de Snorri, œuvre en prose de l’Islandais Snorri Sturluson, écrite vers 1220, parle aussi de Jötunheimar dans deux de ses parties, la Gylfaginning (« la tromperie de Gylfi »), qui expose la cosmologie, et les Skáldskaparmál (« le langage de la poésie »), qui racontent d’autres mythes.
La traduction de jötunn par « géant » trompe un peu. Leur taille ne les définit pas, et certains récits les décrivent de la taille des humains. Ils ont une force impressionnante, et parfois le pouvoir de se métamorphoser ou de créer des illusions. Une hypothèse relie le mot à une racine germanique signifiant « manger », ce qui en ferait des « gloutons ». Le mot voisin þurs, d’où viennent les « thurses » et les hrímþursar (géants du givre), viendrait peut-être de la « soif ».
Où se trouve Jötunheim ?
Les textes ne donnent pas de réponse unique. Le tableau suivant range ce que chaque passage indique.
| Passage | Direction indiquée |
|---|---|
| Mentions explicites de Jötunheimar dans les sources de l’Edda | le nord |
| Gylfaginning, chapitre 1 : la déesse Gefjun en tire ses quatre bœufs | le nord |
| Gylfaginning : le voyage de Thor vers le hall d’Útgarða-Loki | l’est, au-delà d’une mer profonde |
| Plus anciens textes mythologiques, selon F.-X. Dillmann, traducteur français de l’Edda de Snorri | l’est de Midgard, avec la Forêt de Fer (Járnviðr) |
| Gylfaginning, après la mort d’Ymir | les rivages tout autour du monde |
Dillmann note que les textes poétiques les plus anciens disent l’est, tandis que les textes en prose, plus récents, disent le nord. Le partage n’est pourtant pas net, puisque la Gylfaginning, en prose, envoie aussi Thor vers l’est. Les rivages donnés aux jötnar après la mort d’Ymir supposent un monde où Midgard, l’enclos des humains, occupe le centre et où les géants vivent à la périphérie.
Une hypothèse avancée par des spécialistes propose de ne pas chercher de point sur une carte. Jötunheimar seraient un autre monde relié au nôtre par des passages difficiles à franchir, ce qui expliquerait qu’on puisse y arriver en partant de directions différentes. Les obstacles ne manquent pas dans les textes. Dans le Skírnismál, le serviteur de Freyr traverse des montagnes mouillées, une flamme vacillante et l’obscurité avant d’atteindre la demeure de Gerd. Ailleurs, ce sont des mers, des forêts ou des fells, ces hauts plateaux dénudés. La même hypothèse remarque que les jötnar se trouvent un peu dans toutes les directions dès qu’on s’éloigne assez des terres habitées. Elle en conclut qu’ils sont par nature « l’autre », celui qu’on ne peut pas enfermer dans un lieu unique. Toutes les terres de jötnar ne sont d’ailleurs pas appelées Jötunheimar dans les textes. Sur la place de ce pays parmi les autres, Yggdrasil et les neuf mondes donnent le cadre général.
D’où viennent les géants, et qui vit à Jötunheim ?
Au commencement, dans le Ginnungagap, le vide béant entre le feu et la glace, naît Ymir. D’après la Gylfaginning, il est le premier être vivant et l’ancêtre de tous les jötnar. Pendant son sommeil, un fils et une fille naissent de ses aisselles, et ses pieds engendrent un fils. De ces trois-là descendent les hrímþursar, qui peuplent Niflheim, le monde des brumes et du froid. Odin, Vili et Vé tuent ensuite Ymir. Le déluge de son sang noie tous les géants, sauf Bergelmir et sa femme, qui repeuplent le monde.
Les sources nomment ensuite beaucoup d’habitants de Jötunheimar :
- Thrym (Þrymr), dont la maison, dans la Þrymskviða, regorge d’or : des chiens tenus en laisses dorées et des bœufs aux cornes d’or.
- Thjazi, qui vit à Þrymheimr, dans les montagnes.
- Hrungnir, à Grjótúnagarðar, « le plus fort des géants du givre », dont la tête et le cœur sont de pierre.
- Gymir et sa fille Gerd, à Gymisgarðar.
- Narfi, fils de Loki et père de Nótt, la Nuit. Le Codex Upsaliensis, plus ancien manuscrit conservé de l’Edda de Snorri, en fait le premier géant à avoir habité Jötunheimar.
- Angrboda, mère du loup Fenrir, du serpent Jörmungand et de la déesse des morts Hel, qui vient elle aussi de Jötunheimar.
- Hyrrokkin, que les dieux vont chercher pour lancer le bateau funéraire de Baldr, qu’ils ne parviennent pas à mettre à l’eau. Elle chevauche un loup et tient un serpent venimeux pour bride.
- Mímir, gardien de la source de la sagesse, sous l’une des racines d’Yggdrasil.
Les jötnar habitent aussi ailleurs. Les sources les mentionnent à Niflheimr, à Járnviðr, la Forêt de Fer où vivent des géants à forme de loup, et à Útgarðr. Ægir, géant de la mer, est même plus proche des dieux que ceux de Jötunheim.
Des ennemis, mais aussi une famille
On imagine volontiers les géants comme un camp adverse, et les récits montrent bien Thor, tueur de géants, en guerre contre eux. Les dieux se marient pourtant chez eux. Gerd, la plus belle des géantes, devient l’épouse de Freyr. Skadi épouse Njörd, et Odin gagne l’amour de la géante Gunnlod. Thor lui-même a un fils, Magni, avec la géante Járnsaxa.
La généalogie va plus loin. La mère d’Odin, de Vili et de Vé est Bestla, fille du géant Bölthorn, mariée à Bur, fils de Búri. Les premiers dieux ont donc eux-mêmes du sang de jötunn, ce qui fait dire que dieux et géants forment une même famille aux branches opposées. Les maisons des géants, selon les sources, ne diffèrent guère de celles des dieux. Les mêmes sources les disent très anciens, détenteurs d’une sagesse d’avant les dieux. Ymir, en particulier, est plus vieux que tous les dieux.
Les récits qui s’y passent
Freyr et Gerd. Du haut du trône de Hliðskjálf, Freyr aperçoit Gerd, fille de Gymir, au pays des jötnar, et tombe amoureux. Il envoie son serviteur Skírnir avec son propre cheval. Skírnir traverse les obstacles déjà cités, trouve une halle protégée par une clôture et des chiens, et obtient que Gerd rejoigne Freyr à Barri, neuf nuits plus tard. Ce récit est celui du Skírnismál, poème de l’Edda poétique. La suite se lit dans la fiche de Freyr.
Le marteau de Thor. Dans la Þrymskviða, Thor découvre que son marteau Mjöllnir a disparu. Loki emprunte le plumage de faucon de Freyja et vole jusqu’à Jötunheim, où Thrym avoue détenir le marteau et ne le rendre que contre Freyja. La déesse refuse. Sur une idée de Heimdall, Thor se déguise en fiancée, voile compris, et Loki l’accompagne en servante. Thor reprend ainsi Mjöllnir.
L’enlèvement d’Idunn. Selon les Skáldskaparmál, Thjazi, métamorphosé en aigle, immobilise Loki et ne le relâche que s’il lui livre Idunn et ses pommes de jeunesse. Loki attire la déesse dans une forêt et Thjazi l’emporte à Þrymheimr. Menacé de mort par les dieux, Loki vole jusqu’à Jötunheim sous forme de faucon, change Idunn en noix et la ramène dans ses serres. Thjazi les poursuit en aigle et meurt en se jetant dans le feu allumé par les dieux à Asgard. Le détail de l’épisode figure dans la fiche d’Idunn.
Hrungnir. Odin, monté sur Sleipnir, parie sa tête contre Hrungnir que nul cheval de Jötunheim ne vaut le sien. Le géant poursuit Odin sur Gullfaxi jusqu’aux portes d’Asgard, où les dieux l’invitent à boire. Ivre, il se vante d’emporter la Valhalla et d’enlever Sif et Freyja. Les dieux appellent Thor, et le combat a lieu à Grjótúnagarðar. Thor le tue avec Mjöllnir, mais un éclat de la pierre à aiguiser de Hrungnir lui reste planté dans la tête. La völva Gróa tente de l’ôter par un chant, que sa joie d’apprendre des nouvelles de son mari interrompt.
Le bâtisseur. D’après la Gylfaginning, un bâtisseur venu de Jötunheimar propose aux dieux de leur construire une forteresse contre les géants, et demande en échange Freyja, le Soleil et la Lune. Son cheval Svaðilfari l’aide si bien que les dieux craignent de payer. Loki fait échouer le marché, et Thor tue le bâtisseur.
Thor chez Útgarða-Loki. Toujours dans la Gylfaginning, Thor part avec Loki et deux humains, Thjálfi et Röskva. Ils franchissent la mer profonde et une grande forêt, puis arrivent au hall d’Útgarða-Loki. Ce personnage ne doit pas être confondu avec le dieu Loki. Son nom est celui de son domaine, car Útgarðr signifie « au-delà de l’enclos ». Le mot garðr, « enclos », se retrouve dans Midgard, l’enclos du milieu où vivent les humains, et dans Asgard, celui des Ases. Útgarðr désigne donc le dehors, par rapport à ces enclos. C’est la forteresse que les sources associent à Jötunheim, et le géant y soumet Thor à des épreuves truquées par illusion.
Jötunheim au Ragnarök
Dans la Völuspá, trois géantes venues de Jötunheimar mettent fin à l’âge d’or des dieux, strophe 8. La Gylfaginning décrit cet âge : les dieux forgeaient marteaux et enclumes avec de l’or en abondance, jusqu’à l’arrivée de ces femmes. Plus loin, la strophe 48 mentionne Jötunheim dans le passage qui décrit l’approche du Ragnarök. Les géants se rangent alors parmi les assaillants des dieux, au premier rang. Surt, le géant du feu, détruit tous les mondes de son épée flamboyante. Le déroulé du combat est décrit à Ragnarök.
Attesté ou moderne ?
Les sources anciennes décrivent un pays des géants dont la place varie, des habitants nommés et des récits précis. Aucune carte n’y figure.
Le nom du parc national de Jotunheimen, en Norvège, est moderne et tiré du mot jötunn. Les jeux vidéo comme God of War ou Assassin’s Creed Valhalla font de Jötunheim un lieu à explorer, ce que les textes ne disent pas. Dans le film Marvel Thor (2011), Loki cherche à anéantir Jotunheim, alors que rien de tel n’est raconté dans les poèmes ni chez Snorri.
Questions fréquentes
Jötunheim et Niflheim sont-ils le même monde ?
Les textes les nomment séparément. Niflheim est le séjour de froid et de glace où, selon la Gylfaginning, les hrímþursar issus d’Ymir ont vécu. Les géants sont mentionnés dans les deux, ainsi qu’à Útgarðr et dans la Forêt de Fer.
Les trolls sont-ils des jötnar ?
Les textes anciens ne les confondent pas avec eux. Les trolls apparaissent plus tard, dans le folklore scandinave, où ils reprennent beaucoup de fonctions des anciens géants.