Fenrir, le loup que les dieux trompent
Dans l’Edda de Snorri (le recueil de mythes mis par écrit en Islande au XIIIe siècle par Snorri Sturluson), Fenrir est le fils de Loki et de la géante Angrboða. Les dieux l’élèvent chez eux, et il grandit si vite qu’ils s’en inquiètent. Ils lui passent deux chaînes, qu’il brise, puis font fabriquer par des nains Gleipnir, une chaîne magique mince comme un ruban. Snorri la dit faite de choses qui n’existent pas, comme le bruit d’un pas de chat ou la barbe d’une femme.
Fenrir se méfie d’une chaîne si fine. Il accepte de s’y laisser lier si un dieu met la main dans sa gueule en gage de bonne foi. Seul Týr, le dieu du serment, s’y résout. Gleipnir tient et Týr perd sa main. Fenrir reste lié jusqu’au Ragnarök, la bataille finale qui détruit le monde des dieux. Selon Snorri, il se libère alors, avale Odin et est tué par Víðarr, fils d’Odin.
Rien dans ce récit ne ressemble à une leçon de fidélité. Les dieux mentent au loup, et celui qui tient parole, Týr, le paie d’une main. Fenrir est la menace que les dieux croient avoir domptée par la ruse, et les textes ne lui prêtent ni protection ni loyauté envers qui que ce soit.
Les guerriers-loups : un poème, des sagas, du bronze
Les úlfheðnar (singulier úlfheðinn, « porteurs de peau de loup », ou peut-être « loups-païens ») sont cités dans le Haraldskvæði, poème de cour attribué à Thórbjörn Hornklofi, qui chante la bataille de Hafrsfjord, vers 872. Ils figurent aussi dans la Vatnsdæla saga et la Grettis saga. Certains textes les rangent parmi les berserkers (en norrois berserkir, guerriers qui combattent dans une fureur de transe, nom qui signifie probablement « chemise d’ours ») et en font la suite d’élite du roi Harald à la Belle Chevelure, mais les catégories varient d’un texte à l’autre. On les disait revêtus d’une peau de loup par-dessus leur cotte de mailles. Les mentions directes restent rares, bien moins nombreuses que celles des berserkers.
Un passage de l’Ynglinga saga décrit ce type de guerriers, qui sont les hommes d’Odin :
« Ses hommes à lui [ceux d’Óðinn] allaient de l’avant sans armure, enragés comme des chiens ou des loups, mordant leur bouclier, forts comme des ours ou des taureaux, et tuant les gens en un coup, mais eux, ni fer ni feu ne les navraient. Ils étaient appelés berserkers. »
L’image de ces guerriers a changé avec le temps. Selon l’étude de Vincent Samson, ils forment une garde prestigieuse autour des rois dans les poèmes scaldiques du début du Xe siècle. Dans les sagas islandaises de la fin du Moyen Âge, ils deviennent des brutes que le héros, plus rusé, finit par vaincre. Un tatouage de guerrier-loup peut donc renvoyer à un corps d’élite ou à un méchant de saga, selon le texte que l’on a en tête.
Deux objets montrent des figures à tête de loup. Les plaques de Torslunda (du nom d’une paroisse d’Öland, en Suède) sont quatre matrices de bronze de l’époque de Vendel, qui précède l’âge viking. L’une montre un guerrier borgne au casque orné d’oiseaux, que l’on suppose être Odin, à côté d’un personnage lupin armé d’une lance et d’une épée, généralement lu comme un úlfheðinn. Le fourreau de Gutenstein, trouvé en 1887 dans une tombe alamane du VIIe siècle près de Sigmaringen, en Allemagne, porte une figure à tête de loup tenant une épée et une lance. On suppose qu’il s’agit aussi d’un guerrier-loup, la tradition étant partagée entre l’Europe centrale païenne et la Scandinavie. Ces lectures restent des hypothèses d’historiens, appuyées sur de vraies images anciennes.
Odin a aussi ses loups
Dans les Grímnismál, poème de l’Edda poétique (strophe 19), Odin donne toute sa nourriture à ses deux loups, Geri et Freki, et ne vit lui-même que de vin. Snorri ajoute Sköll et Hati, qui poursuivent le soleil et la lune. Ces loups sont des compagnons ou des poursuivants, sans rapport avec la menace de Fenrir.
Attesté ou inventé ?
Un tatouage de loup réservé aux initiés
On lit parfois que les jeunes guerriers d’Odin passaient un rituel d’initiation et devaient ensuite porter un tatouage de loup avec un serpent qui se mord la queue. Cette affirmation ne s’appuie sur aucune saga ni aucun poème, et les historiens disent savoir peu de chose des berserkers faute de preuves matérielles. Ce tatouage ne peut donc pas être tenu pour attesté. Le serpent qui se mord la queue existe bien dans les textes, mais c’est Jörmungand, que Snorri montre encerclant la terre en tenant sa propre queue dans sa gueule, et il n’y est question d’aucun tatouage.
Loup-garou et guerrier-loup
Le loup-garou est une figure européenne, que la tradition fait se transformer sous l’effet d’une malédiction ou d’un rituel, la nuit ou à la pleine lune. L’idée de la morsure qui transmet le mal est plus récente. Les mots scandinaves comme varulv passent pour des emprunts au moyen bas allemand, ce qui laisse penser que les Scandinaves du Moyen Âge n’avaient pas de « loup-garou » au sens moderne.
Ils connaissaient en revanche des gens qui changent de forme, qualifiés de hamrammr (« fort de forme »). Dans la saga d’Egill, Kveldúlf (« loup du soir ») devient loup la nuit, et on le range parmi les berserkers plutôt que parmi les úlfheðnar. Le guerrier-loup, lui, porte une peau, sans malédiction ni pleine lune.
Les Fenrir de la fiction
Le Fenrir de Harry Potter est un loup-garou, celui de Saint Seiya un guerrier divin d’Asgard. Ces deux emprunts de nom ont brouillé les pistes pour qui cherche le loup d’origine.
Choisir son loup en connaissance de cause
Si vous visez Fenrir, vous choisissez un loup dont l’histoire est celle d’un enchaînement, d’une main perdue et d’une vengeance au Ragnarök. Une figure de guerrier-loup vous rattache aux úlfheðnar et à des images réelles, celles de Torslunda ou de Gutenstein. Une simple silhouette de loup n’a aucun sens attesté propre, et ce que vous y mettez relève de votre choix. Pour accompagner un Fenrir, la rune Tiwaz, dont le nom est celui de Týr, renvoie à la main perdue.
Questions fréquentes
Les Vikings avaient-ils un loup comme emblème ?
Aucun texte ni objet décrit sur cette page ne fait d’un loup l’emblème d’un peuple ou d’un roi. Les guerriers-loups forment la suite d’élite d’Harald à la Belle Chevelure, ce qui en fait un corps de guerriers. Le loup est donc un motif parmi d’autres, sans statut officiel connu.
Peut-on mêler un loup à des runes dans un tatouage ?
Rien ne l’interdit, mais aucune des 24 runes du futhark ancien (l’alphabet runique, nommé d’après ses six premières runes) ne porte le nom du loup. Les runes notent des sons : un mot ou un prénom s’écrit donc selon sa prononciation, et le résultat change selon que l’on choisit le futhark ancien ou le futhark récent, à 16 runes, celui de l’époque viking.