Runes Ansuz : le nom, les poèmes runiques et le sens moderne de ᚨ
Les trois poèmes runiques médiévaux donnent trois sens à la même rune ᚨ : la parole et la sagesse en anglo-saxon, l’estuaire en norvégien, un dieu nommé Gautr en islandais.
ᚨ note le son a. Elle occupe la quatrième place du futhark ancien, le plus ancien alphabet runique, employé du IIe au VIIIe siècle. Son nom reconstruit, *ansuz, désigne un dieu. Les trois poèmes du Moyen Âge qui lui consacrent une strophe ne disent pourtant pas la même chose. Le sens de « message » qu’on lui prête aujourd’hui date du XXe siècle.
Un nom de dieu, peut-être un épi
Ansuz vient après Thurisaz et avant Raidho.
Les noms des runes anciennes ne nous sont pas parvenus tels quels. Les linguistes les reconstruisent à partir des poèmes runiques et de l’alphabet gotique. *Ansuz est une forme proto-germanique, celle de la langue commune des peuples germaniques, jamais écrite. L’astérisque signale cette reconstruction.
Le mot désigne un dieu de la famille des Ases (Æsir en norrois), les dieux principaux autour d’Odin, qui habitent Asgard. À côté d’eux vivent les Vanes, un autre groupe de dieux. La Völuspá raconte que les deux camps se sont d’abord affrontés.
La rune porte donc le nom des dieux nordiques, mais l’origine du mot Ases reste discutée. Les spécialistes proposent notamment un lien avec le sanskrit asura, « force de vie », ou avec le latin ansa, « anse, poignée », qui ferait des Ases des dieux « liens », garants des serments.
Une autre piste vient des Goths, un peuple germanique. Ils nommaient la lettre correspondante ahsa ou aza. Si ahsa signifie « épi », le nom commun germanique de la rune a pu être ansuz (« dieu ») ou ahsam (« épi de blé »). Les historiens ne tranchent pas.
Selon l’hypothèse la plus répandue, le dessin du signe vient de la lettre des Étrusques, qui a aussi donné notre A. Celle-ci descendrait elle-même de l’aleph phénicien.
Ce que disent les trois poèmes
Les poèmes runiques sont trois textes médiévaux, anglo-saxon, norvégien et islandais, qui consacrent une courte strophe à chaque rune. Les traductions ci-dessous sont celles de Norrois, d’après l’édition de Bruce Dickins, un érudit britannique, publiée à Cambridge en 1915 (Runic and Heroic Poems of the Old Teutonic Peoples).
Le poème anglo-saxon
Le mot de départ est incertain, et la traduction de Dickins le laisse entre parenthèses. Il se lit ós, qui reprend le latin os, « bouche ». Ce sens s’accorde avec une strophe sur la parole. Aucun dieu n’y est nommé.
Le poème norvégien
Le mot óss prend ici un autre sens, celui d’embouchure de rivière, par où l’on part en voyage. La strophe ne contient ni dieu ni parole. Elle rapproche l’estuaire, voie des voyages, et le fourreau, voie des épées.
Le poème islandais
Gautr est un des noms d’Odin. Seul ce poème l’emploie, et il lit le nom de la rune comme « dieu ».
| Poème | Nom de la rune | Sens du mot | Ce que dit la strophe |
|---|---|---|---|
| Anglo-saxon | ós | « bouche » (mot de départ incertain) | Source de la parole, pilier de la sagesse |
| Norvégien | óss | « estuaire » | Voie des voyages, fourreau des épées |
| Islandais | óss | « dieu » | Un dieu, Gautr, nom d’Odin, avec Asgard et le Valhalla |
La formule « bouche d’Odin », très répandue aujourd’hui, ne figure dans aucun des trois poèmes.
Du futhark ancien au futhark récent
Le signe a changé avec les langues. En Angleterre, le futhorc, l’alphabet runique des Anglo-Saxons, découpe ᚨ en trois runes, parce que l’anglo-saxon a développé de nouvelles voyelles.
- ᚩ ós note le son o, en lequel l’ancien a s’est d’abord changé ;
- ᚫ æsc, « frêne », note le son æ, apparu ensuite. Son nom a donné en anglais moderne celui du signe d’écriture æ, æsh ;
- ᚪ āc, « chêne », note le son a, plus tardif.
Dans le futhark récent, l’alphabet de l’époque viking réduit à 16 runes, l’équivalent est ᚬ, toujours nommée óss. On la translittère ą, car elle note un a nasalisé.
Ce que le XXe siècle y a ajouté
Les sens de « parole », « message » et « savoir transmis » viennent des livres de divination du XXe siècle. Ils prolongent le seul poème qui parle de parole, l’anglo-saxon, et y ajoutent le lien avec Odin. La divination par les runes est une pratique moderne, à envisager comme un outil de réflexion et non comme une prédiction.
On lit aussi que la rune protège de la calomnie ou annonce de bonnes relations. Les poèmes runiques ne disent rien de tel.
Tacite, historien romain, décrit vers l’an 98, dans la Germanie (chapitre 10), un tirage de baguettes marquées de signes. Il ne dit pas que ces signes étaient des runes.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il de runes dans le futhark ?
Le futhark ancien compte 24 runes. Le futhark récent de l’époque viking en compte 16. Ansuz est la quatrième du futhark ancien.
Peut-on écrire son prénom avec ᚨ ?
Oui, en futhark ancien, où ᚨ note le son a. Le prénom s’écrit d’après sa prononciation et non d’après ses lettres, et le résultat change selon l’alphabet choisi.