Miðgarðr : un enclos au milieu
Le mot associe deux éléments du germanique commun : *midja-, « milieu », et *gardaz, « enclos ». Le second a donné yard en anglais et Garten en allemand. Midgard est donc l’enclos du milieu, celui où l’on vit à l’abri.
Le sens est celui de l’écoumène, mot grec qui désigne le monde habité et connu. Cette équivalence est attestée très tôt, puisque la Bible gothique rend le grec oikouménē par Midjungards dans l’Évangile de Luc. Le même mot apparaît dans le Heliand, poème en vieux saxon (Middilgard), dans le Muspilli, poème en vieux haut-allemand (Mittilagart), et six fois dans Beowulf, sous la forme vieil-anglaise middangeard. L’idée appartient donc à l’ensemble des peuples germaniques. Le mot « world » lui-même vient d’un composé qui signifie « l’âge des hommes ».
Le mot servait aussi hors des récits sur les dieux. La plupart des exemples conservés touchent à la religion, mais la pierre de Fyrby l’emploie simplement pour dire « parmi les hommes ».
Le monde fait du corps d’Ymir
Dans la Gylfaginning, Snorri raconte la scène. Les dieux abattent Ymir, un jötunn (géant) que l’on nomme aussi Aurgelmir, et déposent son corps dans le vide central de l’univers. Sa chair devient la terre, son sang les océans, ses os les montagnes, ses dents les falaises, ses cheveux les arbres et sa cervelle les nuages. Son crâne forme la voûte du ciel, que quatre nains tiennent aux quatre points cardinaux : Nordri, Sudri, Austri et Vestri. Le soleil, la lune et les étoiles sont des étincelles dispersées là-haut.
Les géants restent à l’extérieur. Ils habitent Jotunheim, le « monde des géants », à l’est de Manheimr, la « maison des hommes », un nom qui peut désigner l’ensemble du monde habité. Pour s’en défendre, les dieux dressent une muraille avec les sourcils d’Ymir, et c’est à elle que s’applique le nom Miðgarðr.
Où se trouve Midgard ?
Les textes ne livrent pas de plan unique du cosmos, et les présentations modernes assemblent des indications dispersées. On y décrit Midgard comme le seul des neuf mondes que les humains voient. Une mer infranchissable l’entoure. Le pont arc-en-ciel Bifröst le relie à Asgard, la demeure des dieux, et Heimdall en est le gardien.
Les textes opposent plutôt un dedans et un dehors. Le géant Útgarða-Loki, qui reçoit Thor dans la Gylfaginning, porte ce dehors dans son nom, car Útgarðr signifie « enclos extérieur ». Certains historiens en tirent une hypothèse : cette image reflèterait la ferme scandinave, entourée de sa clôture, où l’on est protégé à l’intérieur tandis que les démons et les géants rôdent au-delà.
Le serpent qui encercle Midgard
Dans la mer qui entoure la terre vit Jormungand, que Snorri nomme aussi Miðgarðsormr, « serpent de Midgard ». Il est le fils de Loki et de la géante Angrboda, et le frère du loup Fenrir et de Hel. Les dieux savent par des prophéties que cette fratrie leur portera malheur, et Odin jette donc le serpent, encore petit, dans l’océan.
Ce que dit le texte
« Il jeta le serpent dans la profonde mer située tout autour des terres, mais celui-ci grandit tellement que, vivant au milieu de la mer, il entoure à présent toutes les terres et se mord la queue. »
Sa taille se mesure dans un autre épisode. Chez Útgarða-Loki, Thor n’arrive à soulever qu’une patte d’un chat, et le géant avoue le lendemain qu’il s’agissait du serpent de Midgard, « dont la taille est à peine assez grande pour que sa queue et sa tête puissent toucher la terre » (Gylfaginning, chapitre 47).
Les scaldes, poètes de cour qui aimaient dire les choses par détours, ont des kennings (périphrases poétiques) pour le nommer. Dans la Húsdrápa, il est le « collier du monde ». Dans la Ragnarsdrápa, de Bragi Boddason, au IXe siècle, il devient le « poisson-frontière de toutes les terres ». La rencontre entre Thor et le serpent pendant une partie de pêche est racontée dans six textes et gravée sur quatre pierres runiques, comme le détaille la page sur Jormungand.
La fin de Midgard et son retour
Les deux Eddas annoncent la destruction de Midgard au Ragnarök, et les détails se répartissent diversement entre les poèmes et le récit de Snorri. Dans la version la plus souvent résumée, Jormungand sort de l’océan, répand son venin sur les terres et les mers, et soulève les eaux qui submergent la terre. La bataille se livre sur la plaine de Vígríðr. Thor tue le serpent, puis meurt après neuf pas, empoisonné par son venin. Midgard et presque toute vie disparaissent.
Le récit ne s’arrête pas là, car la terre resurgit de la mer, plus fertile et plus verte, et le cycle de la création recommence.
Le sort de Midgard varie selon les traditions. Le poème du IXe siècle qu’on vient de citer, le Muspilli, annonce une fin par le feu :
« muor varsuuilhit sih, suilizot lougiu der himil, mano uallit, prinnit mittilagart »
Tolkien, jeux et autres emprunts
Le vieil anglais middangeard est le même mot que Miðgarðr. Au moyen anglais, il devient middellærd puis middelerde, et les locuteurs y entendent « terre » (eorðe) par fausse étymologie, alors que le second élément signifie « enclos ». J. R. R. Tolkien, spécialiste de vieil anglais, a popularisé cette forme sous le nom de « Terre du Milieu » (Middle-earth) dans Le Seigneur des anneaux. Il a puisé son inspiration dans Crist, un poème vieil-anglais qui mentionne middangeard et Éarendel. Le lien avec Midgard est linguistique ; la Terre du Milieu est une fiction de Tolkien et ne renseigne en rien sur les croyances nordiques.
Quand Marvel ou un jeu comme God of War emploient Midgard pour la Terre, ils reprennent le sens général du mot, mais les histoires qu’ils y bâtissent leur appartiennent. La graphie « Mittgart » vient de milieux völkisch allemands du début du XXe siècle, notamment du livre de Willibald Hentschel en 1904. Aucun texte ancien ne la porte.
Midgard n’est qu’un monde parmi neuf, et chacun a sa page dans la rubrique des neuf mondes.
Questions fréquentes
Midgard est-il notre Terre ?
Les sources parlent du monde où vivent les humains, avec sa mer et ses rivages, tel qu’on se le représentait. Aucun texte ancien ne l’identifie à une planète. L’équivalence avec la Terre appartient à l’usage moderne.
Midgard et Asgard sont-ils le même lieu ?
Les textes les distinguent. Asgard (Ásgarðr, « enclos des Ases ») est le domaine des dieux, Midgard celui des humains. Les deux noms se terminent par garðr, « enclos », ce qui en fait deux espaces clos distincts.