Runes Uruz : signification, nom et poèmes runiques de ᚢ
Les trois poèmes runiques médiévaux nomment la rune ᚢ de la même façon, ur ou úr, mais l’anglo-saxon y voit un aurochs, le norvégien une scorie et l’islandais une averse.
Uruz est le nom que les spécialistes donnent à la deuxième rune du futhark ancien, le plus ancien alphabet runique, composé de 24 signes. La rune ᚢ note le son u, et son nom signifie probablement « aurochs », un bœuf sauvage aujourd’hui éteint. Ce nom reste pourtant une reconstruction. Sur les trois poèmes du Moyen Âge qui décrivent la rune, un seul parle d’aurochs, et c’est sur lui que repose le sens de « rune de la force » qu’on lit partout aujourd’hui.
Un nom reconstruit, un son sûr
Aucun texte de l’époque du futhark ancien ne dit comment ses graveurs appelaient ᚢ. Les spécialistes déduisent donc le nom de ceux qui ont été notés plus tard, et marquent le résultat d’un astérisque : *ūruz. L’astérisque signale une forme du proto-germanique, la langue ancêtre de toutes les langues germaniques, que personne n’a jamais lue nulle part.
Deux noms reconstruits se disputent la place. ūruz veut dire « aurochs », le grand bœuf sauvage. ūrą veut dire « eau ». Les deux mots viennent peut-être d’une même racine.
Plusieurs indices penchent pour l’aurochs. Le poème anglo-saxon, le plus ancien des trois, le dit. Alcuin d’York, un lettré anglo-saxon du VIIIe siècle, a noté pour la lettre gotique 𐌿, qui reprend la forme de la rune, le nom uraz, restitué en urus. Les Goths étaient un peuple germanique.
Le nom « eau » reste cependant possible. Il ferait pendant à la grêle, qui nomme la rune Hagalaz, et au lac. « Aurochs » ferait pendant au cheval d’Ehwaz.
Le son, lui, ne pose pas de difficulté. La rune note [u], notre « ou ». Elle vient juste après Fehu et garde sa deuxième place dans le futhark récent, l’alphabet à 16 runes de l’époque viking.
Ce que dit le texte : trois strophes pour un nom
Un poème runique consacre une strophe à chaque rune. Trois poèmes du Moyen Âge, un anglo-saxon, un norvégien et un islandais, décrivent ᚢ sous le nom ur ou úr. Les strophes ci-dessous sont traduites d’après Bruce Dickins (Runic and Heroic Poems of the Old Teutonic Peoples, 1915).
En Angleterre : l’animal
Le poème anglo-saxon est daté du VIIIe ou du IXe siècle.
« L’aurochs est fier et porte de grandes cornes ; c’est une bête très sauvage qui se bat avec ses cornes ; grand coureur des landes, c’est une créature pleine de courage. »
La strophe dresse le portrait d’un animal : cornes, sauvagerie, course sur les landes. Elle parle de courage. Elle ne dit rien d’endurance ni d’épreuve à traverser.
En Norvège : le fer et le renne
Le poème norvégien a été consigné au XIIIe siècle. C’est le plus ancien poème runique scandinave conservé.
« La scorie vient du mauvais fer ; le renne court souvent sur la neige gelée. »
Une scorie est le déchet qui reste après la fonte d’un métal. Le mot renvoie ici à la forge. Certains commentateurs y lisent aussi une image de mauvaise pluie, faite d’étincelles.
Pour le renne, les commentateurs notent que le signe ᚢ ressemble à l’empreinte d’un sabot fendu dans la neige. La strophe elle-même ne l’écrit pas.
En Islande : la pluie sur le foin
Le poème islandais nous est parvenu dans des manuscrits d’environ 1500 et 1550, abîmés et difficiles à lire.
« Averse : plainte des nuages, ruine de la fenaison, horreur du berger. »
La fenaison est la récolte du foin. Une averse la ruine, et le berger la redoute. En vieux norrois, la langue des Scandinaves du Moyen Âge, le mot úr désigne plutôt une pluie fine et un temps froid et humide.
Attesté ou inventé ? La « rune de la force »
La divination moderne par les runes, qui consiste à tirer des runes pour réfléchir à sa situation, date du XXe siècle. Les auteurs de ces systèmes ont retenu le nom « aurochs » et en ont tiré la force, la vitalité, l’endurance. Ce glissement leur appartient. Il part d’un seul des trois poèmes, et d’un animal que ce poème décrit sans parler de ce qu’on endure.
Certains livres de tirage ajoutent le feu et la glace, la santé ou l’amour. Aucune strophe ancienne ne dit rien de tel, et ces correspondances sont des lectures récentes. Tacite, un historien romain, décrit dans la Germanie (chapitre 10) un tirage de baguettes marquées de signes. Il ne dit pas que ce sont des runes.
Pour garder un usage honnête de la rune, le plus simple est de lui poser la question que le tirage du site associe à ᚢ : « Où mettez-vous votre force en ce moment, et est-ce le bon endroit ? » Imaginez que vous tiriez ᚢ un soir de semaine chargée. La strophe anglo-saxonne vous parle d’un animal qui ne recule pas. L’islandaise vous parle d’une averse qui gâte la récolte. Chacune ouvre une réflexion différente sur l’énergie que vous dépensez, et le tirage affiche les trois.