Runes Thurisaz : le géant ou l’épine, ce que disent les poèmes runiques de ᚦ
Le poème runique anglo-saxon nomme la rune ᚦ « épine », alors que les poèmes norvégien et islandais y voient un « géant ». La forme gotique thyth a été interprétée comme « bon ».
Thurisaz est la troisième rune du futhark ancien, juste après Uruz. Elle note le son « th » de l’anglais thing. Son nom change selon le poème qu’on ouvre, et aucun des trois poèmes runiques ne la rattache à Thor. Cette page reprend ce que disent les trois strophes conservées, puis ce que la divination moderne y a ajouté.
Un nom, quatre mots
Le futhark est l’alphabet runique de 24 signes. Son nom vient de ses six premières lettres, ᚠ ᚢ ᚦ ᚨ ᚱ ᚲ, et ᚦ en est la troisième, d’où le « th ». Chaque rune y porte un nom, et celui de ᚦ pose problème.
Þurs est un mot du vieux norrois, la langue des Scandinaves du Moyen Âge. Il désigne un géant (jötunn). C’est le nom de la rune dans les poèmes norvégien et islandais.
Þurisaz, avec un astérisque devant dans les ouvrages savants, est la forme reconstruite du nom à l’époque du futhark ancien. L’astérisque signale que personne ne l’a lue dans un texte. Les linguistes la déduisent du norrois, du vieux saxon thuris et du vieux haut-allemand duris-es, « du géant ».
Þorn est le mot anglo-saxon pour « épine ». C’est le nom de la rune dans le poème anglo-saxon, alors que cette langue connaissait aussi þyrs, « géant, ogre ».
Thyth est le nom de la lettre 𐌸 de l’alphabet gotique, la langue des Goths. Il est noté dans le Codex Vindobonensis 795, un manuscrit médiéval. Certains chercheurs l’ont interprété comme le mot gotique þiuþ, « (le) bon ». Il s’agit d’une restitution, d’autant que la lettre þ n’a jamais servi à écrire le gotique.
Þurs et þorn n’ont aucune parenté étymologique, et þiuþ, s’il s’agit bien de ce mot, ne ressemble à aucun des deux. Ce désaccord rend difficile de retrouver le nom d’origine. Les linguistes retiennent le plus souvent þurs, par hypothèse.
Pour relier malgré tout les deux mots, on a présenté « épine » comme un kenning de « géant ». Un kenning est une métaphore de la poésie ancienne, qui désigne une chose par une image. Cette relation a été créée après coup, à partir du poème anglo-saxon.
Un son que le français n’a pas
La rune note une spirante dentale sourde, que les linguistes écrivent /θ/. Posez la langue entre les dents et soufflez, sans faire vibrer la gorge. Vous obtenez le « th » de thing.
L’alphabet latin n’avait aucun signe pour ce son. Les Anglo-Saxons ont donc emprunté la rune sous le nom de thorn, d’abord pour écrire le vieil anglais. Les scribes du Nord ont fait de même pour le vieux norrois. Les sagas sont écrites en lettres latines, et le Þ, þ y vient des manuscrits en vieil anglais. L’islandais l’emploie encore aujourd’hui.
Les trois strophes
Les poèmes runiques sont de courts textes médiévaux, un norvégien, un islandais et un anglo-saxon. Ils donnent, rune après rune, un nom et une strophe de commentaire. Voici ce qu’ils disent de ᚦ, dans la traduction de Bruce Dickins (1915) rendue en français.
« L’épine est extrêmement pointue, mauvaise à toucher pour tout guerrier, d’une dureté rare pour qui s’assoit au milieu. »
« Le géant cause l’angoisse des femmes ; le malheur rend peu d’hommes joyeux. »
« Géant : tourment des femmes, habitant des falaises, époux d’une géante. »
Le poème anglo-saxon parle d’une plante qui blesse. Les deux poèmes nordiques parlent d’un géant et de la peur qu’il inspire. Seul l’islandais le montre dans son décor, la falaise, et dans sa famille. Les trois strophes évoquent la douleur ou le malheur. Aucune ne parle de marteau, de tonnerre ou de protection.
Où la rune est-elle gravée ?
Les plus anciennes inscriptions de Vimose, au Danemark, remontent à environ 150 de notre ère. L’une porte le mot Harja sur un peigne. ᚦ n’y figure pas.
On la trouve sur la chape de Thorsberg, la garniture métallique qui protège le bout d’un fourreau d’épée, datée d’environ 200. Son origine reste incertaine. Elle peut être une invention du futhark, ou bien une adaptation du D de l’alphabet latin ou du Θ de l’alphabet rhétique, utilisé dans les Alpes. L’origine générale des runes reste elle-même débattue.
Thor et le mot þurs
On lit partout que ᚦ est la « rune de Thor ». Le nom de Thor (Þórr) se rattache pourtant à þunor, « tonnerre », et n’a aucun lien étymologique avec þurs. Thor a été rapproché de la rune par la suite, et les poèmes runiques ne font pas ce lien.
Ce que la divination moderne y lit
Tirer des runes pour interroger l’avenir est une pratique du XXe siècle. Tacite, historien romain, décrit dans la Germanie (chapitre 10) des baguettes marquées de signes que l’on jetait pour consulter le sort. Il ne dit pas que ce sont des runes.
Les livres modernes lisent dans ᚦ l’obstacle, l’épreuve et une force brute qu’il faut manier avec prudence. Ils y ajoutent souvent le marteau de Thor, que les strophes ne mentionnent pas. Cette lecture est une interprétation récente, sans message des anciens derrière elle. Elle sert d’outil de réflexion. Lire la strophe du poème à côté de l’interprétation permet de voir où s’arrête le texte médiéval et où commence la lecture moderne.
Questions fréquentes
Thurisaz protège-t-elle ?
Aucune des trois strophes ne parle de protection pour cette rune. Elles évoquent un géant, un tourment, une épine. L’idée d’une rune qui protège relève de l’usage moderne.